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vendredi, 30 novembre 2007

Capitalisme, Socialisme et Démocratie (4) : le problème du chômage

A la fin du chapitre V, Schumpeter aborde le problème du chômage en régime capitaliste :

Cependant, qu'il soit durable ou temporaire, qu'il empire ou non, le chômage, on ne saurait le contester, est et a toujours été un fléau. Dans la prochaine partie de cet ou­vra­ge, nous aurons à apprécier son élimination possible en tant que l'un ces éléments de supériorité que le système socialiste peut faire valoir. Toutefois, je consi­dère que la tragédie réelle ne consiste pas dans le chômage en soi, mais dans le chô­ma­ge aggravé par l'impossibilité de subvenir adéquatement aux besoins des chômeurs sans compromettre les conditions du progrès économique ultérieur: en effet, de toute évidence, la souffrance et la dégradation - la destruction des valeurs humaines - que nous associons au terme chômage (mais non pas le gaspillage de ressources producti­ves inutilisées) seraient largement éliminées et le chômage cesserait pratiquement d'être un objet d'effroi si la vie des chômeurs n'était plus sérieusement affectée par la perte de leurs emplois. Certes, l'on ne saurait dénier que, dans le passé - disons, environ jusqu'à la fin du XIXe siècle -, le régime capitaliste, non seulement se serait refusé à accorder une telle garantie aux chômeurs, mais aurait même été tout à fait hors d'état de le faire. Cependant, étant donné qu'il serait désormais en mesure de leur procurer la sécurité à laquelle ils aspirent, pourvu qu'il maintienne pendant un demi-siècle le rythme de ses accomplissements antérieurs, cet argument anticapitaliste doit, dans le cas d'espèce, rejoindre au cimetière de l'histoire les tristes spectres du travail des enfants, de la journée de seize heures, de la chambre habitée par cinq personnes - c'est-à-dire de toutes les tares qu'il est tout à fait équitable de souligner quand on ap­pré­cie le coût social des achèvements capitalistes du passé, mais qui cessent d'être nécessairement pertinentes lorsque l'on soupèse les possibilités alternatives de l'ave­nir. Notre époque se situe quelque part entre les insuffisances manifestées par l'évolu­tion capitaliste au cours de ses premières phases et les réalisations susceptibles d'être accomplies par le système parvenu à sa pleine maturité. Aux États-Unis, tout au moins, la meilleure partie de l'œuvre capitaliste pourrait, dès à présent, être réalisée sans imposer une tension excessive au système. Les difficultés à surmonter ne paraissent pas tellement consister dans le défaut d'un excédent de ressources suffisant pour effacer les ombres les plus noires du tableau social - mais elles consistent, d'une part, dans le fait que de 1931 à 1940, des mesures d'inspiration anti-capitaliste ont gon­flé le nombre des chômeurs au delà du minimum inévitable et, d'autre part, dans le fait que l'opinion publique, dès qu'elle prend conscience du devoir à remplir envers les chômeurs, s'oriente immédiatement vers des méthodes irrationnelles de finance­ment des secours et vers des méthodes relâchées et onéreuses de gestion de ces secours.

Une grande partie de l'argumentation précédente vaut pour les possibilités futures (et, dans une large mesure, immédiates) inhérentes à l'évolution capitaliste en ce qui concerne la protection des vieillards et des malades, l'éducation, l'hygiène, etc. De même, en se plaçant au point de vue des foyers individuels, on pourrait raisonna­blement s'attendre à ce qu'un nombre croissant de marchandises sortent de la zone des biens économiques (et donc rares) et deviennent pratiquement disponibles jusqu'à satiété. Une telle situation pourrait être réalisée par voie d'arrangements soit conclu entre des sociétés productrices et des offices publics, soit de nationalisation ou de municipalisation, car le développement progressif de telles institutions constituerait, bien entendu, l'un des traits de l'évolution future du capitalisme même si. à tous autres égards, il devait rester libre d'entraves.

C'est tellement bien vu et bien pensé que je ne sais pas quoi dire de plus. Il a tout prévu, tout finement analysé, notamment les réactions irrationnelles de l'opinion publique en matière de chômage et plus généralement de protection sociale. Voilà, c'est exactement cela notre problème, en France... 

Et ils ne manquent pas, les responsables politiques qui soulignent l'irrationalité de la gestion du chômage. La difficulté politique, c'est de faire accepter ce fait à l'opinion publique. Mais, une chose est sûre, et cela, je ne sais pas si Schumpeter s'en est occupée, c'est que l'on ne peut rien faire accepter à l'opinion publique sans équité. Or, c'est bien le coeur du projet social et économique du MoDem et de François Bayrou. C'est à mon avis une première réponse à la difficulté soulevée par Schumpeter. 

J'aurai l'occasion d'y revenir, et notamment de comparer équité et égalité, en montrant comment la seconde est un leurre, tandis que la première est fondatrice. Et, sur ce point, j'appellerai en renfort de grands philosophes.

mercredi, 28 novembre 2007

Capitalisme, Socialisme et Démocratie (3) : le capitalisme, fondement de la sociale-économie

J'en suis arrivé aux chapitre V, VI, VII et VIII de Capitalisme, Socialisme et Démocratie qui figurent dans la seconde partie de l'ouvrage.

Tout d'abord, Schumpeter se livre à quelques fines observations : il note que le capitalisme, en poursuivant la perfomrance qu'il a réalisée au cours de la 1ère moitié du XXème siècle sur sa seconde moitié, éliminerait tous les symptômes de la pauvreté telle qu'elle est définie à son époque.

Sur ce point, il ne s'est pas trompé si l'on considère les pays développés. Cela vaut, évidemment, dès lors que l'on ne déclare pas la couverture de besoins primaires relative au niveau de développement de la société.

Et cela ne vaut pas pour nombre de pays pauvres, mais, on pourrait rétorquer que ces pays n'ont justement pas connu de systèmes politiques leur permettant de faire fonctionner leur économie selon des règles capitalistiques. On ne peut également incriminer des évènements politiques extérieurs tels que les guerres et les fléaux naturels, même s'il se trouvera toujours des marxistes tendance alter-mondialiste et/ou tiers-mondiste pour expliquer que c'est la nature du capitalisme d'exploiter les peuples et donc de provoquer les troubles politiques ad hoc. Dans sa première partie, Schumpeter a clairement montré comment la théorie de l'exploitation d'une classe par l'autre ne tenait pas, ce que j'ai résumé lors de mes deux premiers billets sur ce blog. Je n'y reviens donc pas.

Il observe ainsi que contrairement à une idée reçue, en système capitalisme, les riches ne deviennent pas plus riches tandis que les pauvres deviennent plus pauvres. Certes, dans notre France du XXIème siècle, les écarts se sont accrus, mais, non parce que les pauvres sont devenus plus pauvres, mais parce que les riches le sont devenus en proportion plus vite que les pauvres. Les Marxistes, n'osant plus s'exprimer en valeur absolue, désormais, choissent des parts relatives pour tenter de démontrer l'immoralité des affreux capitalistes. La méthode a fait long feu, et les faits sont obstinés. Schumpeter avait raison,  et il n'est pas possible de se soustraire à l'implacable réalité ni de la tordre pour essayer de lui faire dire ce qu'elle ne peut dire.

Schumpeter observe également que les reflux réguliers de l'économie capitaliste correspondent simplement au renouvellement des structures industrielles et sont généralement suivis d'une avalanche de biens de consommation à bon  marché. Pour qui douterait de la pertinence actuelle de cette analyse, il suffit de considérer l'apparition de l'informatique au début des années 70 et ce qu'il s'est ensuivi. 

« en d'autres termes» écrit Schumpeter, «nous constatons que l'évolution capitaliste améliore progressivement le niveau d'existence des masses, non pas en vertu d'une coïncidence, mais de par le fonctionnement même de son mécanisme. L'évolution capitaliste accomplit ce résultat à travers une série de vicissitudes dont la sévérité est proportionnelle à la rapidité du progrès réalisé - mais elle l'accomplit effectivement. Les problèmes relatifs à l'approvisionnement des masses en marchandises ont été, l'un après l'autre, résolus avec succès  , au fur et à mesure qu'ils ont été placés à la portée des méthodes de production capitaliste.»  

Bien vu. 

Mieux encore : le capitalisme rend possible des avancées sociales spectaculaires. 

Citons encore Schumpeter :

« La technique et l'ambiance de la lutte pour la législation sociale obscurcissent deux faits, évidents en soi, à savoir que, en premier lieu, une partie de cette législation est conditionnée par une réussite capitaliste préalable (en d'autres termes par une création antérieure de richesses due à l'initiative capitaliste) et que, en second lieu, beaucoup de mesures développées et généralisées par la législation sociale ont été auparavant amorcées par l'action de la classe capitaliste elle-même  . Ces deux faits doivent, bien entendu, être ajoutés au total des achèvements capitalistes. Or, si le système pouvait poursuivre sa course comme il l'a fait au cours des soixante années ayant précédé 1928 et si un revenu de $ 1.300 par tête d'habitant venait ainsi à être effectivement réalisé, il est facile de voir que tous les vœux formulés jusqu'à nos jours par n'importe quels réformateurs sociaux - pratiquement sans exception, y compris même la majeure partie des utopistes - ou bien recevraient automatiquement satisfaction, ou bien pourraient être accomplis sans que le fonctionnement du système capitaliste en soit appréciablement troublé. En pareil cas, notamment, de larges allocations versées aux chômeurs représenteraient une charge parfaitement supportable, voire même légère. Certes, un laisser-aller excessif en matière de politique d'emploi ou de financement des secours de chômage pourrait, en tous temps, donner naissance à des problèmes insolubles ».  

Chapeau Schumpeter : il avait même mis en garde contre les dérives d'un système de protection sociale qui ne serait pas financé. Une demi-siècle plus tard, on retrouve la même observation, sur ce dernier point, tout du moins, dans le livre de Christian Blanc,  la Croissance ou le Chaos, et dans le programme politique et économique de François Bayrou.

 

samedi, 10 novembre 2007

L'Esprit des Lois : la dialectique du principe et de la nature

Comme je l'avais dit dans ma précédente note, les commentaires d'Althusser sur l'Esprit des Lois dans Montesquieu, la politique et l'histoire, sont intéressants dès lors que l'on ne dépasse pas les trois premiers chapitres. Hélas, après, chassez le naturel, et il revient au grand galop.

Les choses étaient pourtant bien parties au chapitre "la dialectique de l'histoire" en dépit du titre fâcheux et d'une tonalité toute marxiste : Althusser fait notamment une réflexion très fine dans les premières pages en montrant comment la pierre angulaire de l'analyse politique de Montesquieu repose sur la distinction mais aussi la dialectique entre la nature et le principe d'un gouvernement. C'est à l'aune, d'ailleurs, de ce couple, que Montesquieu étudie dans la plupart de leurs déclinaisons au fil des âges et des régions les différents types de régime. 

Le principe d'un gouvernement n'en est pas l'effet mais bien la condition sine qua non pour que le gouvernement fonctionne selon sa nature propre. Tous les dérèglements politiques proviennent de ce qu'il y a des distorsions entre le principe et la nature du gouvernement, et, que ces distorsions deviennent trop fortes, et c'est alors la crise sinon la chute et le changement de régime. 

Mais voilà, sous prétexte que ce couple-là serait indissociable, Althusser décrète que l'ensemble forme une totalité. Quelle horreur ! Voilà notre marxiste qui revient à ses mauvais démons. En dialectique pure, c'est parce que ces deux aspects se répondent en permanence qu'ils ne forment pas une totalité, et c'est d'ailleurs bien ce qui permet toutes les déclinaisons des trois types de régime.

Parce ce que s'il y avait totalité, évidemment, on pourrait décréter par exemple que notre régime n'est plus une démocratie sous prétexte que Nicolas Sarkozy montre des penchants clairement bonapartistes. Les Marxistes avec leurs logique outrancière et sans nuance habituelle n'hésitent pas à franchir ce pas de mauvais goût régulièrement : c'est d'ailleurs là l'un des traits marquant de la diabolisation à laquelle ils se livrent dès lors que quelque chose ou quel'uqun les dérangent. 

Quand je dis marxistes, j'entends par là, troskos, crypto-marxistes, alter-mondialistes et autres gauchistes du même acabit, bien sûr... 

Mais bon, justement là, en dépit de ce calamiteux écart terminologique, pas de divergences avec Althusser, c'est bien l'analyse qu'il donne de l'Esprit des Lois.

Il observe avec justesse le pragmatisme de Montesquieu : ainsi Montesquieu en plusieurs endroits relève qu'il n'est pas suffisant de voter des lois conformes au principe d'un type de gouvernement, et qu'elles produisent même parfois un effet inverse au but recherché. 

Il relève entre autres un point essentiel soulevé par Montesquieu. Montesquieu parlant des débuts de la République Romaine observe que ce sont les moeurs, simples et pures, qui ont d'abord tenu lieu de loi, ce qui revient à dire que les moeurs entrent en fait dans le principe pour le fortifier, voire le précèdent. C'est un concept, remarque Althusser, que Montesquieu peine à définir, et Althusser y voit là une contradiction car il y voit mal le passage.

Si je devais donner un exemple bien plus moderne, je l'illustrerai avec le problème de l'établissement de la démocratie dans moult région du monde : cet établissement ne devient possible que si les moeurs le permettent, c'est à dire, finalement, l'esprit de la démocratie.

C'est bien là où le bât blesse dans des pays où le droit de vote aboutit à la venue au pouvoir de forces réactionnaires et anti-démocratiques. Dèslors que l'on présuppose des essences, quelles que soient leur nature (elles peuvent aussi être religieuses, à la manière de la droite conservatrice et réactionnaire américaine !) on pèche, c'est le cas de le dire, par un grave travers : c'est que la démocratie n'est pas une essence, mais bien un aller-retour entre son essence propre et les moeurs d'une population donnée en un temps donnée. C'est bien pour cela , d'ailleurs, que Montesquieu étudie avant tout des formes imparfaites, c'est à dire historiques. C'est la différence fondementale qu'Althusser soulignait justement dans son premier chapitre avec les philosophes du contrat social, par exemple.

Bien évidemment,  tel n'est pas l'avis d'Althusser, et c'est bien là où l'on voit ressortir les gros sabots marxistes : pour lui, Montesquieu étant un homme de son temps, il ne pouvait chercher une unité plus profonde qui supposerait l'économie politique. Et voilà...Althusser évidemment, ne peut s'empêcher de ramener aux thèses marxistes les conditions profondes de chaque régime, faisant de l'économie le prédicat de tout régime politique.

Eh bien heureusement que Montesquieu n'a pas eu cette "prescience" !!!

Et vient l'accusation du marxiste : Montesquieu avait besoin de "l'éminence des formes sur leur principe, pour y faire son choix".

Fin de l'analyse, début de l'idéologie. Je montrerai cela dans un billet supplémentaire, et pour le fondement économique marxiste de la science politique, nous aurons l'occasion de l'écorner sérieusement avec Schumpeter quand nous traiterons ici de Marx l'économiste...

lundi, 08 octobre 2007

L'Esprit des Lois (8) : de l'esclavage à la condition des femmes

 Montesquieu traite de l'esclavage dans son Esprit des Lois, et là encore, avec des arguments magistralement assénés, il anéantit toute justification de l'esclavage.

De tous ses arguments, c'est celui-là que je préfère entre tous, qui se trouve au Chapitre II du Livre XV :

« Il n'est pas vrai qu'un homme libre puisse se vendre. La vente suppose un prix: l'esclave se vendant, tous ses biens entreraient dans la propriété du maître; le maître ne donnerait donc rien, et l'esclave ne recevrait rien. Il aurait un pécule, dira-t-on; mais le pécule est accessoire à la personne. S'il n'est pas permis de se tuer, parce qu'on se dérobe à sa patrie, il n'est pas plus permis de se vendre. La liberté de chaque citoyen est une partie de la liberté publique. Cette qualité, dans l'État populaire, est même une partie de la souveraineté. Vendre sa qualité de citoyen est un acte d'une telle extravagance, qu'on ne peut pas la supposer dans un homme. Si la liberté a un prix pour celui qui l'achète, elle est sans prix pour celui qui la vend. La loi civile, qui a permis aux hommes le partage des biens, n'a pu mettre au nombre des biens une partie des hommes qui devaient faire ce partage. La loi civile, qui restitue sur les contrats qui contiennent quelque lésion, ne peut s'empêcher de restituer contre un accord qui contient la lésion la plus énorme de toutes.»

J'ai trouvé très fort l'idée que la liberté de chaque citoyen soit divisible, mais pas soustractible. C'est finalement un tout dont les parties demeurent liées. Aliéner une partie, c'est aliéner le tout.

Très fort aussi, le raisonnement qui figure ici :

«[...] la loi de l'esclavage n'a jamais pu lui être utile; elle est dans tous les cas contre lui, sans jamais être pour lui; ce qui est contraire au principe fondamental de toutes les sociétés.

On dira qu'elle a pu lui être utile, parce que le maître lui a donné la nourriture. Il faudrait donc réduire l'esclavage aux personnes incapables de gagner leur vie. Mais on ne veut pas de ces esclaves-là. Quant aux enfants, la nature, qui a donné du lait aux mères, a pourvu à leur nourriture; et le reste de leur enfance est si près de l'âge où est en eux la plus grande capacité de se rendre utiles, qu'on ne pourrait pas dire que celui qui les nourrirait, pour être leur maître, donnât rien.

L'esclavage est d'ailleurs aussi oppose au droit civil qu'au droit naturel. Quelle loi civile pourrait empêcher un esclave de fuir, lui qui n'est point dans la société, et que par conséquent aucunes lois civiles ne concernent? Il ne peut être retenu que par une loi de famille, c'est-à-dire par la loi du maître

 C'est toute la force de Montesquieu. Il y a de son point de vue, un lien indissoluble entre la société et les lois. Si l'on exclut autrui de la société, on l'exclut forcément du champ d'application des lois, puisque la société est par essence ce champs-là. Quant aux autres  origines de l'esclavage, voilà ce qu'il en dit :

« J'aimerais autant dire que la religion donne à ceux qui la professent un droit de réduire en servitude ceux qui ne la professent pas, pour travailler plus aisément à sa propagation.

 Ce fut cette manière de penser qui encouragea les destructeurs de l’Amérique dans leurs crimes»

 Montesquieu condamne là le sort réservé aux Indiens en Amérique Centrale. Il faut tout de même se souvenir qu'en 1525, on comptait 25 millions d'Aztèques, mais qu'en 1604, il n'en restait plus que 4 millions...Ce fut souvent un argument qu'invoquèrent les Espagnols pour justifier leur exploitation économique éhontée des Amérindiens : la nécessité d'évangéliser. Montesquieu ne mâche pas ses mots pour juger une telle hypocrisie, puisqu'il parle déjà de crimes !

Enfin, il explique par l'intolérance et les préjugés qui en découlent la cause première de l'esclavage.

J'aimerais autant dire que le droit de l'esclavage vient du mépris qu'une nation conçoit pour une autre, fondé sur la différence des coutumes.[...]

Les connaissances rendent les hommes doux; la raison porte à l'humanité: il n'y a que les préjugés qui y fassent renoncer.

Dans le livre XVI, Montesquieu évoque cette fois la condition des femmes. Il n'y est pas toujours pertinent, mais, il a le mérite d'avoir compris qu'il y avait un lien entre l'esclavage, qu'il réprouve, et la condition des femmes, qu'il appelle servitude domestique au chapitre I du livre XVI :

Les esclaves sont plutôt établis pour la famille qu'ils ne sont dans la famille. Ainsi, je distinguerai leur servitude de celle où sont les femmes dans quelques pays, et que j'appellerai proprement la servitude domestique.

Je trouve très intéressant le parallèle : il note que les esclaves ne font en réalité pas partie de la famille, puisqu'ils travaillent pour elle. S'il observe que les femmes sont une composante de la famille, il n'en met pas moins leur servitude sur le même plan, puisque la seule différence qu'il souligne entre les deux servitudes, c'est de faire partie ou non de la famille.
 
Au contraire, la servitude des femmes est très conforme au génie du gouverne­ment despotique, qui aime à abuser de tout.
 Cette remarque du chapitre IX du livre XVI témoigne, là encore, de la consubstantiation entre le servitude des femmes et le despotisme. Montesquieu parle bien du "génie" du gouvernement despotique, c'est à dire de sa nature. Or, il n'y a rien de plus opposé à la démocratie que le despotisme.
 
La condition des femmes s'est considérablement améliorée en Europe, mais, pour nous autres, gens de l'UDF-MoDem, elle doit rester un souci permanent tant elle est à relier avec le despotisme et la négation du droit. De même, si l'esclavage n'existe plus dans sa forme ancienne, il est encore des poches d'esclavage moderne qui ne doivent pas nous laisser indifférents, et dont la nature s'apparente hélas fort bien à ce que Montesquieu analyse aux livres XV et XVI.

samedi, 11 août 2007

Turquie, Lybie, Iran, futures démocraties ?

Bon, je sais, c'est provocateur, mais j'ai lu avec intérêt les déclarations récentes de Seif el Islam, le fils de Khadafi. Il a (enfin!) reconnu que les infirmières bulgares n'étaient pas coupables et qu'elles avaient été victimes de sévices, de même que le médecin palestinien.

A ce sujet, la Bulgarie a porté plainte contre la Lybie devant un tribunal des Nations Unies, et, il faut absolument la soutenir. La justice lybienne corrompue, sadique et malhonnête ne doit pas s'en tirer comme cela, pas plus que Khadafi père qui a fermé les yeux sur toute cette affaire, puis l'a utilisée comme monnaie d'échange le moment venu. 

Au-delà ce ces dernières péripéties, le fils de Khadafi a aussi affirmé vouloir mettre en place en Lybie une constitution ratifiée par tous les Lybiens. Un proche de Kadhafi, le professeur de droit public français Edmond Jouve précisait ainsi dans un entretien tout récent avec un journaliste « Les fondements existent : la déclaration de 1977, le livre vert, exposé de la doctrine du guide, et la grande charte verte des droits de l'homme. Avec ces trois textes, on peut fort bien écrire une Constitution »

 C'est à suivre, à mon avis. Bien sûr, en l'état, nous sommes très loin du compte, mais, il existe peut-être en Lybie au moins un courant doté d'une volonté réformatrice. Reste à savoir ce qu'elle représente réellement dans l'opinion.

En même temps, on peut avoir des surprises. Prenons l'exemple de la Turquie : Erdogan installe tout doucement une sorte de mouvement politique islamo-démocrate qui a beaucoup de similitudes avec la démocratie-chrétienne des origines. L'Iran lui-même est une théocratie qui s'asseoit sur une démocratie (cela dit, je suis bien gentil de dire qu'elle s'asseoit dessus : disons plutôt qu'elle l'écrase), tout du moins, du point de vue des institutions. Tout n'est donc pas perdu dans ces pays que l'on a cru longtemps livrés au pouvoir de conservateurs religieux tendance ultra.

Quant aux rapports entre lois et religion, Montesquieu écrit au chapitre XIV du livre XXIV de judicieuses remarques :

Comme la religion et les lois civiles doivent tendre principalement à rendre les hommes bons citoyens, on voit que lorsqu'une des deux s'écartera de ce but, l'autre y doit tendre davantage: moins la religion sera réprimante, plus les lois civiles doivent réprimer.

[...]

Lorsque la religion condamne des choses que les lois civiles doivent permettre, il est dangereux que des lois civiles ne permettent de leur côté ce que la religion doit condamner; une de ces choses marquant toujours un défaut d'harmonie et de justesse dans les idées, qui se répand sur l'autre.
  

Ce qui est dit ci-dessus, la plupart des pays qui vivent sous régime islamique devraient en prendre de la graine, surtout le second paragraphe. Quel idéal de modération entre religion et pouvoir politique nous propose là Montesquieu ! Il me semble que c'est la voie qu'a choisi Erdogan en Turquie, du moins pour l'instant, et c'est ce qui rend l'expérience turque intéressante. J'ai le sentiment aussi que Mohamed VI, l'actuel roi du Maroc est un peu dans cet esprit.

Nous restons, toutefois, encore loin, dans tous ces pays, de nos normes démocratiques, mais, qui sait, peut-être y-a-t-il des lueurs d'espoir. 

vendredi, 10 août 2007

L'Esprit des Lois (6) : les «conquêtes» des Démocraties

Encore quelques pensées très fortes de Montesquieu aux chapitres VI et VII du livre X de l'Esprit des Lois. Montesquieu s'y interroge sur l'esprit de conquête, et notamment ce qu'il advient quand une république se lance dans des entreprises de cette nature.

Il est encore contre la nature de la chose qu'une république démocratique con­quière des villes qui ne sauraient entrer dans la sphère de la démocratie. Il faut que le peuple conquis puisse jouir des privilèges de la souveraineté, comme les Romains l'établirent au commencement. On doit borner la conquête au nombre des citoyens que l'on fixera pour la démocratie.

Si une démocratie conquiert un peuple pour le gouverner comme sujet, elle expo­sera sa propre liberté, parce qu'elle confiera une trop grande puissance aux magistrats qu'elle enverra dans l'État conquis.

Il y a encore un inconvénient aux conquêtes faites par les démocraties. Leur gou­vernement est toujours odieux aux États assujettis. Il est monarchique par la fic­tion: mais, dans la vérité, il est plus dur que le monarchique, comme l'expérience de tous les temps et de tous les pays l'a fait voir.

Les peuples conquis y sont dans un état triste; ils ne jouissent ni des avantages de la république, ni de ceux de la monarchie. 

C'est très simple : il suffit de passer en revue l'histoire de la colonisation, ou encore plus récemment celles des incursions américaines, et on comprend à quel point ces observations sont fondées. Pour que la colonisation eût été tenable, il fallait ouvrir le droit de vote à tous les peuples mis en tutelle. La seule autre alternative, c'était l'indépendance, ou alors, la transformation de l'Empire français en une République fédérative dont la France eût été l'un des principaux membres.

En ce qui concerne les conquêtes des démocraties, ce que dit Montesquieu se vérifie tous les jours en Irak et en Afghanistan. 

jeudi, 02 août 2007

L'Esprit des Lois (3) : le commerce...

Ouf : je viens de récupérer une connexion après près de 15 jours de coupure !

Et entre temps, comme j'avais égaré le tome I de l'Esprit, des Lois, j'ai du coup commencé le Tome 2.

Livre XX sur le commerce, chapitre I, de toute beauté...

 

Les matières qui suivent demanderaient d'être traitées avec plus d'étendue; mais la nature de cet ouvrage ne le permet pas. Je voudrais couler sur une rivière tranquille; je suis entraîné par un torrent.

 Le commerce guérit des préjugés destructeurs et c'est presque une règle générale que, partout où il y a des mœurs douces, il y a du commerce; et que partout où il y a du commerce, il y a des mœurs douces.

 Qu'on ne s'étonne donc point si nos mœurs sont moins féroces qu'elles ne l'étaient autrefois. Le commerce a fait que la connaissance des mœurs de toutes les nations a pénétré par-tout: on les a comparées entre elles, et il en a résulté de grands biens.

 On peut dire que les lois du commerce perfectionnent les mœurs, par la même raison que ces mêmes lois perdent les mœurs. Le commerce corrompt les mœurs pures [1] : c'était le sujet des plaintes de Platon; il polit et adoucit les mœurs barbares, comme nous le voyons tous les jours.



[1]      César dit des Gaulois que le voisinage et le commerce de Marseille les avaient gâtés de façon qu'eux, qui autrefois avaient toujours vaincu les Germains, leur étaient devenus inférieurs. Guerre des Gaules, liv. VI [chap. XXIII].

N'est-ce pas magnifiquement analysé ? On a là toute l'ambiguïté des échanges commerciaux et du négoce en général. Un bon sujet de réflexion pour les adhérents de l'UDF et du MoDem, mais pour les autres aussi. Je trouve pour ma part, qu'il y a une grande parenté entre les réflexions de Montesquieu et celle de Bayrou, sur l'économie. En fait, j'ai lu l'ouvrage plus en avant, mais je ferai une note à ce sujet un peu plus tard dans la semaine. 

 

mardi, 17 juillet 2007

L'Esprit des Lois

Depuis le temps que j'entends souvent parler de l'Esprit des Lois, l'ouvrage politique fameux de Montesquieu, je me suis résolu à le lire une bonne fois pour toutes : il faut dire qu'il y a de quoi. Entre 800 et 1000 pages, et pas écrites en gros caractères de surcroît.

Pour l'instant, j'ai lu les livres I à V. Passionnant. Je ne savais pas Montesquieu à ce point épris de démocratie.

Il compare en fait plusieurs régimes et distingue trois grandes sortes :

- républicain

- monarchique

- despotique

Le type républicain comprend deux sortes : le démocratique et l'aristocratique (au sens grec du terme, et non au sens de l'Ancien Régime : ἄριστος en grec signifie le meilleur. Il s'agit donc du gouvernement des meilleurs). Pour lui, il ne fait pas de doute que le type républicain est fondé sur la vertu, tandis que le monarchique s'appuie sur l'honneur, et qu'enfin le despotique ne repose que sur la crainte.

Je trouve cette lecture raffraîchissante d'autant qu'à mon sens, il existe des accointances par la nature entre le bonapartisme et le despotisme, toutes proportions gardées évidemment.

J'ai médité assez longtemps le chapitre XIII du livre V qui porte sur l'Idée du Despotisme, parce qu'il m'a fait penser aux cessions d'actifs de notre actuel gouvernement et du précédent (Autoroutes sous Villepin, France Télécom sous Fillon).

Voilà ce qu'écrit Montesquieu :

«Quand les sauvages [...] veulent avoir du fruit, ils coupent l'arbre au pied, et cueillent le fruit. Voilà le gouvernement despotique.»

Au chapitre XIV il relève que dans un gouvernement despotiqu, il ne faut pas beaucoup de lois : tout doit y rouler sur deux ou trois idées. Amusant : ça m'a fait penser à certaines déclarations de la campagne présidentielle sur les idées simples...

Je trouve en tout cas, que Montesquieu écrit de fort belles choses sur la démocratie, qui lui paraît la forme supérieure du type républicain, et qu'il y a matière pour nous à reprendre un certain nombre de principes pour le MoDem. Notamment, Montesquieu est époustouflant de justesse sur la nécessaire moralisation de la vie publique dans une démocratie et la nécessité d'un éthique forte pour ceux qui gouvernent.

Au fur et à mesure de ma lecture, je publierai des remarques supplémentaires. 

lundi, 21 mai 2007

Notre Démocratie...

Lorsque le goût des jouissances matérielles se développe chez l’un de ces peuples plus rapidement que les lumières et que les habitudes de la liberté, il vient un moment où les hommes sont emportés et comme hors d’eux-mêmes à la vue de ces biens nouveaux qu’ils sont prêts à saisir. Préoccupés du seul soin de faire fortune, ils n’aperçoivent plus le lien étroit qui unit la fortune particulière de chacun d’eux à la prospérité de tous. Il n’est pas besoin d’arracher à de tels citoyens les droits qu’ils possèdent : ils les laissent volontiers échapper eux-mêmes. L’exercice de leurs devoirs politiques leur paraît un contretemps fâcheux qui les distrait de leur industrie. S’agit-il de choisir leurs représentants, de prêter main-forte à l’autorité, de traiter en commun la chose commune, le temps leur manque ; ils ne sauraient dissiper ce temps si précieux en travaux inutiles. Ce sont là jeux d’oisifs, qui ne conviennent point à des hommes graves et occupés des intérêts sérieux de la vie. Ces gens là croient suivre la doctrine de l’intérêt, mais ils ne s’en font qu’une idée grossière et, pour mieux veiller à ce qu’ils nomment leurs affaires, ils négligent la principale, qui est de rester maîtres d’eux-mêmes.
        Les citoyens qui travaillent ne voulant pas songer à la chose publique, et la classe sociale qui pourrait se charger de ce soin pour meubler ses loisirs n’existant plus, la place du gouvernement est comme vide.
        Si, à ce moment critique, un ambitieux habile vient à s’emparer du pouvoir, il trouve que la voie à toutes les usurpations est ouverte.
        Qu’il veille quelque temps à ce que tous les intérêts matériels prospèrent, on le tiendra aisément quitte du reste. Qu’il garantisse surtout le bon ordre. Les hommes qui ont la passion des jouissances matérielles découvrent d’ordinaire comment les agitations de la liberté troublent le bien-être, avant que d’apercevoir comment la liberté sert à se le procurer ; et, au moindre bruit des passions publiques qui pénètre au milieu des petites jouissances de leur vie privée, ils s’éveillent et s’inquiètent ; pendant longtemps, la peur de l’anarchie les tient sans cesse en suspens et toujours prêts à se jeter hors de la liberté au premier désordre.
        Je conviendrai sans peine que la paix publique est un grand bien ; mais je ne veux pas oublier cependant que c’est à travers le bon ordre que tous les peuples sont arrivés à la tyrannie. Il ne s’ensuit pas assurément que les peuples doivent mépriser la paix publique ; mais il ne faut pas qu’elle leur suffise. Une nation qui ne demande à son gouvernement que le maintien de l’ordre est déjà esclave au fond du cœur ; elle est esclave de son bien-être et l’homme qui doit l’enchaîner peut paraître.
Le despotisme des factions n’y est pas moins à redouter que celui d’un homme.
       Lorsque la masse des citoyens ne veut s’occuper que d’affaires privées, les plus petits partis ne doivent pas désespérer de devenir maîtres des affaires publiques.
       Il n’est pas rare de voir alors, sur la vaste scène du monde, ainsi que sur nos théâtres, une multitude représentée par quelques hommes. Ceux-ci parlent au nom d’une foule absente ou inattentive ; seuls, ils agissent au milieu de l’immobilité universelle ; ils disposent, suivant les caprices, de toutes choses ; ils changent les lois et tyrannisent à leur gré les mœurs ; et l’on s’étonne, en voyant le petit nombre de faibles et d’indignes mains dans lesquelles peut tomber un grand peuple.

 
Tocqueville, De la démocratie en Amérique

jeudi, 25 janvier 2007

Nicolas Sarkozy propose-t-il à la France un état policier ?

« Jeudi, la direction centrale des Renseignements généraux (DCRG), qui n'avait pas souhaité s'exprimer la veille, a confirmé à l'AFP qu'une "notice comportant des éléments biographiques" avait bien été établie sur M. Rebelle, mise à jour en janvier 2007 et "actualisée automatiquement, et sans ordre", comme l'indique le Monde daté de vendredi. Le Canard enchaîné de mercredi avait révélé l'existence d'une telle fiche, ajoutant que les RG avaient mené des investigations concernant M. Rebelle, sur "ordre en provenance du cabinet" du ministre de l'Intérieur, également candidat UMP à la présidentielle. Le cabinet du ministre avait démenti "formellement", mercredi "toutes demandes d'investigations (aux RG) sur l'entourage politique de Mme Ségolène Royal

 Voilà qui commence à faire beaucoup.

Monsieur Sarkozy menace des journalistes (le fameux "on se reverra" à Moati), en fait éjecter d'autres de leur poste quand ils sont gênants via ses amitiés médiatiques et politiques, réalise des fiches sur ceux qui connaissent des coupeurs d'OGM ou prennent la défense de sans-papiers, utilise de manière systématique la force pour régler les conflits, fait réaliser des fiches sur ses opposants politiques, met au service de sa candidature le Ministère de l'Intérieur, et instrumentalise même la politique d'immigration de la France, tantôt en décrétant par avance le nombre de "clandestins" à expulser, tantôt, comme le rapportait le Canard Enchaîné au mois de décembre, en assouplissant les contrôles pour les visiteurs venus d'Algérie afin de "se mettre dans la poche" les jeunes des cités.

Pour moi, la coupe est pleine : cet homme-là n'est pas un libéral, bien loin de là, et adore vraiment trop la force et les opérations coup-de-poing.

Ce qu'il ose, jusqu'alors, seuls les mouvements totalitaires l'avaient osé, notamment avec la prise de contrôle du Ministère de l'Intérieur, manoeuvre dont les Communistes s'étaient fait une spécialité, au sortir de la 2nde guerre mondiale, pour abattre la démocratie.