mardi, 27 mai 2008

Qui est libéral chez les Socialistes ?

c'est assez rigolo, le débat sur le libéralisme chez les Socialistes, à l'heure actuelle...A ce sujet, je signale l'excellent billet de Laurent de Boissieu sur son blog politique.

C'est comique, parce qu'en effet, les trois principaux candidats à la direction du PS (et à l'élection présidentielle de 2012) appartiennent tous les trois à l'aile social-démocrate du PS, de tendance plutôt libérale.

Bon, on peut faire des distinguo subtils : DSK est presque un social-libéral, mais cela ne peut pas se voir tant qu'il reste au PS. Royal est une blairiste, donc une réformiste de gauche, avec un côté jacobin prononcé qui séduit le peuple (ordre, autorité, famille, travail et cetera...). De plus, c'est une provinciale élevée à la dure, issue d'une famille nombreuse, et qui est sans ostentation de quelque sorte que ce soit. Delanoë,lui, c'est plutôt le socialiste gestionnaire tendance libertaire. Libéral, mais pas trop quand même ; il préfère évidemment parler de ceux qui se couchent tard (pour cause de fête) que de ceux qui se lèvent tôt (pour cause de boulot afin de payer entre autres les prunes que collent les agents de police parisiens, plus affairés à traquer les automobilistes qui se rendent au travail que les fêtards qui rentrent ivres de la fête). En ce sens, toute sa rhétorique s'oppose radicalement à celle de Royal.

Mais il demeure qu'aucun des trois n'évoque jamais la société marchande dans laquelle nous vivons, et pas davantage le commerce, pour reconnaître son rôle fondateur dans l'établissement des libertés.

J'entends souvent évoquer Montesquieu pour identifier le libéralisme de Delanoë. Certainement pas. Outre que Delanoë n'accorde aucune place aux corps intermédiaires, il faut rappeler que Montesquieu consacre les livres XX et XXI de l'Esprit des Lois pour établir le lien profond qui existe entre commerce et liberté.

J'aime bien, d'ailleurs ce qu'il écrit au chapitre 4 du livre XX de l'Esprit des Lois :

Le commerce a du rapport avec la constitution. Dans le gouvernement d'un seul, il est ordinairement fondé sur le luxe; et quoiqu'il le soit aussi sur les besoins réels, son objet principal est de procurer à la nation qui le fait, tout ce qui peut servir à son orgueil, à ses délices, et à ses fantaisies. Dans le gouvernement de plusieurs, il est plus souvent fondé sur l'économie. Les négociants, ayant l'œil sur toutes les nations de la terre, portent à l'une ce qu'ils tirent de l'autre

Suivez mon regard et regardez ce que Delanoë met en avant à Paris...Bref, le libéralisme de Delanoë est tout relatif. Et puis comme le note Laurent de Boissieu, J-M Bockel, qui a fini par gagner le camp sarkozyste, a présenté pendant des années une motion comportant le mot libéralisme aux congrès du PS pour ne même pas obtenir 1% des suffrages au final...

jeudi, 10 janvier 2008

Corps intermédiaires, de Montesquieu à Marielle de Sarnez

9bbe56bebcf2d025b55cda20e9e5ad46.jpgS'il est bien quelque chose que le lecteur de Montesquieu que je suis a trouvé savoureux au possible, c'est cette réaction de Marielle de Sarnez à la conférence de presse de Nicolas Sarkozy.

Je la cite texto :

«Je suis contre la centralisation excessive des pouvoirs. La modernité, c'est de faire vivre une société et ses corps intermédiaires

Il faut bien savoir que chez Montesquieu, les corps intermédiaires servent de contre-pouvoir en régime monarchique... Je ne sais pas exactement ce que Marielle de Sarnez avait dans la tête en pensant à Nicolas Sarkozy, ce jour-là, mais, j'en ai tout de même une bonne idée...

Dans l'Esprit des Lois, les corps intermédiaires sont en fait les garants de la liberté parce qu'ils permettent à l'individu de ne pas se retrouver seul face au monarque, ou plus simplement à l'Etat.Leur rôle est de modérer le pouvoir du monarque en monarchie, mais le raisonnementvaut aussi pour notre régime présidentiel.

Les adversaires de Montesquieu, au premier plan desquels les Marxistes et notamment Althusser (mais aussi Condorcet, par exemple...), ont voulu faire des corps intermédiaires la noblesse, et exclusivement la noblesse dans l'esprit de Montesquieu. En réalité, je pense que l'intention de l'auteur de l'esprit des lois était bien plus large. 

J'ajoute que la propension du MoDem a faire confiance aux associations s'inscrit dans la droite ligne de cette philosophie politique, et que l'on retrouve cette même marque dans le programme municipal de Marielle de Sarnez. Plutôt qu'une municipalisation à outrance, tendance très nette de Delanoë et des Socialistes ; le MoDem parisien et Marielle de Sarnez,  préfèrent faire confiance aux corps intermédiaires locaux, à commencer par les associations diverses et variées, mais également aux individus. Ceci correspond à une volonté de lutter contre touteforme de concentration des pouvoirs.

samedi, 10 novembre 2007

L'Esprit des Lois : la dialectique du principe et de la nature

Comme je l'avais dit dans ma précédente note, les commentaires d'Althusser sur l'Esprit des Lois dans Montesquieu, la politique et l'histoire, sont intéressants dès lors que l'on ne dépasse pas les trois premiers chapitres. Hélas, après, chassez le naturel, et il revient au grand galop.

Les choses étaient pourtant bien parties au chapitre "la dialectique de l'histoire" en dépit du titre fâcheux et d'une tonalité toute marxiste : Althusser fait notamment une réflexion très fine dans les premières pages en montrant comment la pierre angulaire de l'analyse politique de Montesquieu repose sur la distinction mais aussi la dialectique entre la nature et le principe d'un gouvernement. C'est à l'aune, d'ailleurs, de ce couple, que Montesquieu étudie dans la plupart de leurs déclinaisons au fil des âges et des régions les différents types de régime. 

Le principe d'un gouvernement n'en est pas l'effet mais bien la condition sine qua non pour que le gouvernement fonctionne selon sa nature propre. Tous les dérèglements politiques proviennent de ce qu'il y a des distorsions entre le principe et la nature du gouvernement, et, que ces distorsions deviennent trop fortes, et c'est alors la crise sinon la chute et le changement de régime. 

Mais voilà, sous prétexte que ce couple-là serait indissociable, Althusser décrète que l'ensemble forme une totalité. Quelle horreur ! Voilà notre marxiste qui revient à ses mauvais démons. En dialectique pure, c'est parce que ces deux aspects se répondent en permanence qu'ils ne forment pas une totalité, et c'est d'ailleurs bien ce qui permet toutes les déclinaisons des trois types de régime.

Parce ce que s'il y avait totalité, évidemment, on pourrait décréter par exemple que notre régime n'est plus une démocratie sous prétexte que Nicolas Sarkozy montre des penchants clairement bonapartistes. Les Marxistes avec leurs logique outrancière et sans nuance habituelle n'hésitent pas à franchir ce pas de mauvais goût régulièrement : c'est d'ailleurs là l'un des traits marquant de la diabolisation à laquelle ils se livrent dès lors que quelque chose ou quel'uqun les dérangent. 

Quand je dis marxistes, j'entends par là, troskos, crypto-marxistes, alter-mondialistes et autres gauchistes du même acabit, bien sûr... 

Mais bon, justement là, en dépit de ce calamiteux écart terminologique, pas de divergences avec Althusser, c'est bien l'analyse qu'il donne de l'Esprit des Lois.

Il observe avec justesse le pragmatisme de Montesquieu : ainsi Montesquieu en plusieurs endroits relève qu'il n'est pas suffisant de voter des lois conformes au principe d'un type de gouvernement, et qu'elles produisent même parfois un effet inverse au but recherché. 

Il relève entre autres un point essentiel soulevé par Montesquieu. Montesquieu parlant des débuts de la République Romaine observe que ce sont les moeurs, simples et pures, qui ont d'abord tenu lieu de loi, ce qui revient à dire que les moeurs entrent en fait dans le principe pour le fortifier, voire le précèdent. C'est un concept, remarque Althusser, que Montesquieu peine à définir, et Althusser y voit là une contradiction car il y voit mal le passage.

Si je devais donner un exemple bien plus moderne, je l'illustrerai avec le problème de l'établissement de la démocratie dans moult région du monde : cet établissement ne devient possible que si les moeurs le permettent, c'est à dire, finalement, l'esprit de la démocratie.

C'est bien là où le bât blesse dans des pays où le droit de vote aboutit à la venue au pouvoir de forces réactionnaires et anti-démocratiques. Dèslors que l'on présuppose des essences, quelles que soient leur nature (elles peuvent aussi être religieuses, à la manière de la droite conservatrice et réactionnaire américaine !) on pèche, c'est le cas de le dire, par un grave travers : c'est que la démocratie n'est pas une essence, mais bien un aller-retour entre son essence propre et les moeurs d'une population donnée en un temps donnée. C'est bien pour cela , d'ailleurs, que Montesquieu étudie avant tout des formes imparfaites, c'est à dire historiques. C'est la différence fondementale qu'Althusser soulignait justement dans son premier chapitre avec les philosophes du contrat social, par exemple.

Bien évidemment,  tel n'est pas l'avis d'Althusser, et c'est bien là où l'on voit ressortir les gros sabots marxistes : pour lui, Montesquieu étant un homme de son temps, il ne pouvait chercher une unité plus profonde qui supposerait l'économie politique. Et voilà...Althusser évidemment, ne peut s'empêcher de ramener aux thèses marxistes les conditions profondes de chaque régime, faisant de l'économie le prédicat de tout régime politique.

Eh bien heureusement que Montesquieu n'a pas eu cette "prescience" !!!

Et vient l'accusation du marxiste : Montesquieu avait besoin de "l'éminence des formes sur leur principe, pour y faire son choix".

Fin de l'analyse, début de l'idéologie. Je montrerai cela dans un billet supplémentaire, et pour le fondement économique marxiste de la science politique, nous aurons l'occasion de l'écorner sérieusement avec Schumpeter quand nous traiterons ici de Marx l'économiste...

lundi, 05 novembre 2007

Montesquieu, la politique et l'histoire : une révolution dans la méthode

Je viens de lire au cours du week-end dernier, Montesquieu, la politique et l'histoire de Louis Althusser. Le premier chapitre, "une révolution dans la méthode", est très intéressant, et m'a permis de mieux comprendre ce que j'aime chez Montesquieu, et qui ce qui me met mal à l'aise chez d'autres philosophes politiques (comme Spinoza, par exemple, dont je lis actuellement le Traité politique).

En fait, toute la force du travail de Montesquieu, c'est de ne jamais établir a priori une théorie, puis de chercher dans les faits des éléments pour étayer la théorie, quitte à les plaquer, mais, tout au contraire, à essayer de tirer des faits eux-mêmes des lois. 

Althusser  observe ainsi cette réponse de Montesquieu dans la 2ème partie de la Défense de l'Esprit des lois, Idée générale :

cet ouvrage a pour objet les lois, les coutumes et les divers usages de tous les peuples de la terre. On peut dire que le sujet en est immense, puisqu'il embrasse toutes les institutions qui sont reçues parmi les hommes 

Or, remarque-t-il, c'est bien là toute la différence avec des théoriciens comme Hobbes ou Spinoza, qui proposent plutôt une idée de la science qu'ils ne la font. Ce n'est pas sur des faits concrets qu'ils réfléchissent, mais sur la société en général et théorisent, finalement, non l'histoire réelle, mais l'essence de la société.

Si Montesquieu a en commun avec ces philosophes de vouloir établir une science politique, il n'a en revanche ni le même objet et corollairement ni la même méthode. Ce ne sont pas les essences qu'il cherche à découvrir, mais les lois. 

Dans la logique de sa méthode, Montesquieu range religion et morale dans les faits de l'histoire et les soumet donc à sa recherche de lois. C'est bien en ce sens qu'il a été accusé par les théologiens (pas si bêtas qu'ils en avaient l'air, car ils avaient bien compris l'enjeu) d'athéisme. Mais sur ce point, il ne diffère pas d'un Hobbes ou d'un Spinoza.

Sur le droit naturel, il ne marche pas dans les pas des théoriciens du droit naturel : en effet, quelles que soient les hypothèses de départ de ces derniers, leurs théories aboutissent toutes à nier l'existence d'une société naturelle, or, c'est précisément ce sur quoi repose la féodalité, notamment avec ses "inégalités" naturelles.

Pour Montesquieu, dès lors qu'un père se trouve avec son fils, il y a naturellement société, et s'il fallait se poser une question, c'est s'il s'était trouvé que les hommes ne vécussent pas en un endroit en société. Mais comme c'est partout le cas, la question ne se pose pas. Pour Montesquieu, il existe un instinct de sociabilité dans l'espèce humaine. Exit donc, toute forme de contrat social, puisqu'ainsi, il n'a plus d'objet.

Tout autant que la morale et la religion, Montesquieu rejette l'idée qu'un idéal politique puisse tenir lieu d'histoire. 

Après deux ou trois chapitres, j'aurais l'occasion d'en parler sur le blog, il faut hélas déchanter, mais, pour les premiers chapitres de son ouvrage critique, il faut reconnaître qu'Althusser est tout à fait lumineux. 

J'escompte dans les prochains jours publier la suite de mon compte-rendu de lecture. En tout cas, puisque l'on parle de charte éthique actuellement au MoDem, j'espère que l'on s'y rappellera que ce n'est pas l'idéal qui doit façonner la réalité, mais qu'au contraire, il doit s'adapter au réel, non compris dans l'instant, mais compris comme la somme des faits passés et présents. 

 

vendredi, 02 novembre 2007

L'Esprit des Lois (10) : Défense de l'Esprit des Lois

J'ai achevé la lecture des deux tomes de l'Esprit des Lois, et je dois le dire : quelle Somme impressionnante ! l'édition Garnier Flammarion se conclut par la Défense de l'Esprit des Lois, de toute beauté aussi.

Manifestement, Montesquieu a eu comme premiers critiques surtout des théologiens ou se disant tels : leur souci essentiel est donc de vérifier si l'ouvrage n'attaque pas le dogme d'une manière ou d'une autre.

Là-dessus, l'argument principal de Montesquieu est de faire valoir que son ouvrage n'est pas un traité de théologie, et, également, que dire qu'un état des choses est supérieur à un autre ne signifie pas pour autant que l'on approuve le premier. Car l'essentiel des quiproquos se font là. 

Il semble que le crime suprême, à cette époque, c'est d'être "spinosiste". Spinoza est manifestement l'hérétique du coin, et plus que tout, les théologiens locaux craignent l'apologie de la "religion naturelle". 

De fait, l'accusation de spinosisme est le premier souci de Montesquieu, puisque c'est ce qu'il cite en premier dans sa Défense, et à considérer son indignation anaphorique, il n'est pas du tout content de l'accusation :

Jugez donc sur pièces, je cite le début :

 

Cependant, dans deux feuilles périodiques qui ont paru coup sur coup  , on lui a fait les plus affreuses imputations. Il ne s'agit pas moins que de savoir s'il est spinosiste et déiste; et, quoique ces deux accusations soient par elles-mêmes contradictoires, on le mène sans cesse de l'une à l'autre. Toutes les deux étant incompatibles ne peuvent pas le rendre plus coupable qu'une seule; mais toutes les deux peuvent le rendre plus odieux.

Il est donc spinosiste, lui qui, dès le premier article de son livre, a distingué le monde matériel d'avec les intelligences spirituelles.

Il est donc spinosiste, lui qui, dans le second article, a attaqué l'athéisme: « Ceux qui ont dit qu'une fatalité aveugle a produit tous les effets que nous voyons dans le monde, ont dit une grande absurdité: car, quelle plus grande absurdité qu'une fatalité aveugle qui a produit des êtres intelligents ? »

Il est donc spinosiste, lui qui a continué par ces paroles: « Dieu a du rapport à l'univers comme créateur et comme conservateur   ; les lois selon lesquelles il a créé, sont celles selon lesquelles il conserve; il agit selon ces règles, parce qu'il les connaît; il les connaît, parce qu'il les a faites; il les a faites, parce qu'elles ont du rapport avec sa sagesse et sa puissance. »

Il est donc spinosiste, lui qui a ajouté: « Comme nous voyons que le monde formé par le mouvement de la matière et privé d'intelligence subsiste toujours, etc. »

Il est donc spinosiste, lui qui a démontré contre Hobbes et Spinosa, « que les rapports de justice et d'équité étaient antérieurs à toutes les lois positives   ».

Il est donc spinosiste, lui qui a dit au commencement du chapitre second: « Cette loi qui en imprimant dans nous-mêmes l'idée d'un créateur nous porte vers lui, est la première des lois naturelles par son importance. »

Il est donc spinosiste, lui qui a combattu de toutes ses forces le paradoxe de Bayle, qu'il vaut mieux être athée qu'idolâtre? paradoxe dont les athées tireraient les plus dangereuses conséquences
.

Je ne sais pas encore ce qu'a bien pu faire et dire de mal Spinoza, mais j'escompte bien lire prochainement son Traité politique et dire ici à mes lecteurs ce que j'en pense. En fait, je l'ai même déjà commencé, et il faut reconnaître que c'est une philosophie bien plus pessimiste.

Sa réponse à la neuvième objection est un morceau d'anthologie et illustre tout à fait mon propos : je la cite intégralement.

Le critique a déjà reproché à l'auteur de n'avoir point parlé du péché originel; il le prend encore sur le fait: il n'a point parlé de la grâce. C'est une chose triste d'avoir affaire à un homme qui censure tous les articles d'un livre, et n'a qu'une idée dominante. C'est le conte de ce curé de village, à qui des astronomes montraient la lune dans un télescope, et qui n'y voyait que son clocher.

L'auteur de l'Esprit des Lois a cru qu'il devait commencer par donner quelque idée des lois générales, et du droit de la nature et des gens. Ce sujet était immense, et il l'a traité dans deux chapitres; il a été obligé d'omettre quantité de choses qui appartenaient à son sujet: à plus forte raison a-t-il omis celles qui n'y avaient point de rapport.

Enfin, j'ai adoré toutes les remarques suivantes, dont je fais une compilation qui pourraient valoir pour les critiques à l'esprit chagrin :

Lorsqu’un auteur s’explique par ses paroles ou par ses écrits, qui en sont l’image, il est contre la raison de quitter les signes extérieurs de ses pensées, pour chercher ses pensées ; parce qu’il n’y a que lui qui sache ses pensées. C’est bien pis, lorsque ses pensées sont bonnes, et qu’on lui en attribue de mauvaises.

[...] 

Quand on écrit contre un auteur et qu’on s’irrite contre lui, il faut prouver les qualifications par les choses, et non pas les choses par les qualifications.

[...] 

Cet art de trouver dans une chose qui naturellement a un bon sens, tous les mauvais sens qu’un esprit qui ne raisonne pas juste peut lui donner, n’est point utile aux hommes : ceux qui le pratiquent ressemblent aux corbeaux, qui fuient les corps vivants et volent de tous côtés pour chercher des cadavres

[...] 

On peut avoir remarqué, dans les disputes et les conversations, ce qui arrive aux gens dont l’esprit est dur et difficile : comme ils ne combattent pas pour s’aider les uns les autres, mais pour se jeter à terre, ils s’éloignent de la vérité, non pas à proportion de la grandeur ou de la petitesse de leur esprit, mais de la bizarrerie ou de l’inflexibilité plus ou moins grande de leur caractère. Le contraire arrive à ceux à qui la nature ou l’éducation ont donné de la douceur : comme leurs disputes sont des secours mutuels, qu’ils concourent au même objet, qu’ils ne pensent différemment que pour parvenir à penser de même, ils trouvent la vérité à proportion de leurs lumières : c’est la récompense d’un bon naturel.

J'aime chez Montesquieu, cette douceur, cette humanité, cette tempérance et cette modération, qui en font, à mon avis, l'un des philosophes humanistes les plus accomplis. J'ai commencé à m'intéresser à l'étude d'Althusser Montesquieu, politique et histoire, et j'en rendrai compte prochainement sur ce blog.

Je n'en resterai sans doute pas là, à propos de l'Esprit des Lois, et commenterai au fil du temps les chapitres dont j'ai moins ou pas parlé jusqu'ici, mais qui ont leur intérêt, notamment l'histoire du commerce, ainsi que le sort des différents droits et coutumes à l'époque des Francs. 

Je forme aussi le voeu, et j'essaierai d'en être parti prenante, que les écrits de Montesquieu soient fondateurs dans le corpus idéologique du MoDem, parce que, ce que j'ai aimé chez Montesquieu, c'est souvent ce que j'ai l'impression de trouver au sein du MoDem et parmi nombre de ses cadres, à commencer par François Bayrou lui-même. Bien sûr, Montesquieu n'appartient à personne, et s'il peut inspirer d'autres mouvements politiques, j'en serai le premier réjoui. 

vendredi, 26 octobre 2007

L'Esprit des Lois (9) : esprit de modération et législation

J'ai trouvé un écho aux propos de Jacqueline Gourault, sénatrice UDF-MoDem à propos de la modération en politique. Poursuivant ma lecture de l'Esprit des Lois, j'y trouve au livre XXIX chapitre I de l'Esprit des Lois ces sages propos :

« Je le dis, et il me semble que je n'ai fait cet ouvrage que pour le prouver: l'esprit de modération doit être celui du législateur; le bien politique, comme le bien moral, se trouve toujours entre deux limites

Voilà. Je crois que cet avis rejoint très bien ce que la Sénatrice disait, comparez, chers lecteurs :

« Quant on dit modération, peut-être pense t-on que c'est l'absence d'opinion solide, forgée. Je crois qu'au contraire, l'opinion forgée, forte, donne une sagesse qui peut se transformer en modération mais cela n'empêche pas la volonté, le combat politique, le combat contre l'injustice, le combat contre les rumeurs. »

L'exemple que donne Montesquieu me convient très bien, car il prophétise quasiment les lenteurs à venir de notre justice, et je crois les avoir déjà condamnées sur ce blog, en montrant comment elles devenaient un déni de justice. 

«En voici un exemple.
Les formalités de la justice sont nécessaires à la liberté. Mais le nombre en pourrait être si grand qu'il choquerait le but des lois mêmes qui les auraient établies : les affaires n'auraient point de fin; la propriété des biens resterait incertaine; on donnerait à l'une des parties le bien de l'autre sans examen, ou on les ruinerait toutes les deux à force d'examiner.
Les citoyens perdraient leur liberté et leur sûreté, les accusateurs n'auraient plus les moyens de convaincre, ni les accusés le moyen de se justifier

C'est clair, il tape dans le mille, l'ami Montesquieu. Et son exemple, cela me rappelle tout à fait le dégât des eaux que je citais dans ma note du 11 novembre 2006...

Pour le reste, le Livre XXIX vérifie littéralement le titre de l'ouvrage : Montesquieu compare les lois et leur esprit dans plusieurs situations concrètes, et montre comment des lois qui paraissent semblables ne le sont pas, comment des lois peuvent dériver de l'esprit du législateur, ou encore, comment il faut tenir compte des circonstances dans lesquelles elles ont été édictées, ne pas les séparer de leur objet, et bien d'autres observations de bon sens encore...

Il va même jusqu'à donner des conseils sur la manière dont il convient de les écrire, et j'avoue que je m'y retrouve plutôt ! Je cite en vrac :

Ceux qui ont un génie assez étendu pour pouvoir donner des lois à leur nation ou à une autre doivent faire de certaines attentions sur la manière de les former.

Le style en doit être concis. Les lois des Douze Tables sont un modèle de précision : les enfants les apprenaient par cœur  . Les Novelles de Justinien sont si diffuses, qu'il fallut les abréger  .

Le style des lois doit être simple; l'expression directe s'entend toujours mieux que l'expression réfléchie. Il n'y a point de majesté dans les lois du bas-empire; on y fait parler les princes comme des rhéteurs. Quand le style des lois est enflé, on ne les regarde que comme un ouvrage d'ostentation.

Il est essentiel que les paroles des lois réveillent chez tous les hommes les mêmes idées

[...]

Je dis que dans les lois il faut raisonner de la réalité à la réalité, et non pas de la réalité à la figure, ou de la figure à la réalité.
[...]
Les lois ne doivent point être subtiles; elles sont faites pour des gens de médiocre entendement: elles ne sont point un art de logique, mais la raison simple d'un père de famille.

Lorsque, dans une loi, les exceptions, limitations, modifications, ne sont point nécessaires, il vaut beaucoup mieux n'en point mettre. De pareils détails jettent dans de nouveaux détails.

Lorsqu'on fait tant que de rendre raison d'une loi, il faut que cette raison soit digne d'elle. Une loi romaine décide qu'un aveugle ne peut pas plaider, parce qu'il ne voit pas les ornements de la magistrature  . Il faut l'avoir fait exprès, pour donner une si mauvaise raison, quand il s'en présentait tant de bonnes.
[...]
En fait de présomption, celle de la loi vaut mieux que celle de l'homme. La loi française   regarde comme frauduleux tous les actes faits par un marchand dans les dix jours qui ont précédé sa banqueroute: c'est la présomption de la loi.[...]

Tiens, c'est amusant, cela vous rappelle pas quelque chose de très actuel, ça ? Heureusement que Montesquieu n'a pas vu l'affaire d'EADS, comme quoi, cela a beau avoir été écrit il y 250 ans, les choses ne changent pas fondamentalement...On devrait envoyer à Arnaud Lagardère et cie un exemplaire annoté de l'Esprit des Lois en n'oubliant pas de lui surligner le chapitre XVI du livre XXIX ...

Lorsque le juge présume, les jugements deviennent arbitraires; lorsque la loi présume, elle donne au juge une règle fixe. [...].

Rien à dire, c'est une règle tout à fait fondamentale... 

 

lundi, 08 octobre 2007

L'Esprit des Lois (8) : de l'esclavage à la condition des femmes

 Montesquieu traite de l'esclavage dans son Esprit des Lois, et là encore, avec des arguments magistralement assénés, il anéantit toute justification de l'esclavage.

De tous ses arguments, c'est celui-là que je préfère entre tous, qui se trouve au Chapitre II du Livre XV :

« Il n'est pas vrai qu'un homme libre puisse se vendre. La vente suppose un prix: l'esclave se vendant, tous ses biens entreraient dans la propriété du maître; le maître ne donnerait donc rien, et l'esclave ne recevrait rien. Il aurait un pécule, dira-t-on; mais le pécule est accessoire à la personne. S'il n'est pas permis de se tuer, parce qu'on se dérobe à sa patrie, il n'est pas plus permis de se vendre. La liberté de chaque citoyen est une partie de la liberté publique. Cette qualité, dans l'État populaire, est même une partie de la souveraineté. Vendre sa qualité de citoyen est un acte d'une telle extravagance, qu'on ne peut pas la supposer dans un homme. Si la liberté a un prix pour celui qui l'achète, elle est sans prix pour celui qui la vend. La loi civile, qui a permis aux hommes le partage des biens, n'a pu mettre au nombre des biens une partie des hommes qui devaient faire ce partage. La loi civile, qui restitue sur les contrats qui contiennent quelque lésion, ne peut s'empêcher de restituer contre un accord qui contient la lésion la plus énorme de toutes.»

J'ai trouvé très fort l'idée que la liberté de chaque citoyen soit divisible, mais pas soustractible. C'est finalement un tout dont les parties demeurent liées. Aliéner une partie, c'est aliéner le tout.

Très fort aussi, le raisonnement qui figure ici :

«[...] la loi de l'esclavage n'a jamais pu lui être utile; elle est dans tous les cas contre lui, sans jamais être pour lui; ce qui est contraire au principe fondamental de toutes les sociétés.

On dira qu'elle a pu lui être utile, parce que le maître lui a donné la nourriture. Il faudrait donc réduire l'esclavage aux personnes incapables de gagner leur vie. Mais on ne veut pas de ces esclaves-là. Quant aux enfants, la nature, qui a donné du lait aux mères, a pourvu à leur nourriture; et le reste de leur enfance est si près de l'âge où est en eux la plus grande capacité de se rendre utiles, qu'on ne pourrait pas dire que celui qui les nourrirait, pour être leur maître, donnât rien.

L'esclavage est d'ailleurs aussi oppose au droit civil qu'au droit naturel. Quelle loi civile pourrait empêcher un esclave de fuir, lui qui n'est point dans la société, et que par conséquent aucunes lois civiles ne concernent? Il ne peut être retenu que par une loi de famille, c'est-à-dire par la loi du maître

 C'est toute la force de Montesquieu. Il y a de son point de vue, un lien indissoluble entre la société et les lois. Si l'on exclut autrui de la société, on l'exclut forcément du champ d'application des lois, puisque la société est par essence ce champs-là. Quant aux autres  origines de l'esclavage, voilà ce qu'il en dit :

« J'aimerais autant dire que la religion donne à ceux qui la professent un droit de réduire en servitude ceux qui ne la professent pas, pour travailler plus aisément à sa propagation.

 Ce fut cette manière de penser qui encouragea les destructeurs de l’Amérique dans leurs crimes»

 Montesquieu condamne là le sort réservé aux Indiens en Amérique Centrale. Il faut tout de même se souvenir qu'en 1525, on comptait 25 millions d'Aztèques, mais qu'en 1604, il n'en restait plus que 4 millions...Ce fut souvent un argument qu'invoquèrent les Espagnols pour justifier leur exploitation économique éhontée des Amérindiens : la nécessité d'évangéliser. Montesquieu ne mâche pas ses mots pour juger une telle hypocrisie, puisqu'il parle déjà de crimes !

Enfin, il explique par l'intolérance et les préjugés qui en découlent la cause première de l'esclavage.

J'aimerais autant dire que le droit de l'esclavage vient du mépris qu'une nation conçoit pour une autre, fondé sur la différence des coutumes.[...]

Les connaissances rendent les hommes doux; la raison porte à l'humanité: il n'y a que les préjugés qui y fassent renoncer.

Dans le livre XVI, Montesquieu évoque cette fois la condition des femmes. Il n'y est pas toujours pertinent, mais, il a le mérite d'avoir compris qu'il y avait un lien entre l'esclavage, qu'il réprouve, et la condition des femmes, qu'il appelle servitude domestique au chapitre I du livre XVI :

Les esclaves sont plutôt établis pour la famille qu'ils ne sont dans la famille. Ainsi, je distinguerai leur servitude de celle où sont les femmes dans quelques pays, et que j'appellerai proprement la servitude domestique.

Je trouve très intéressant le parallèle : il note que les esclaves ne font en réalité pas partie de la famille, puisqu'ils travaillent pour elle. S'il observe que les femmes sont une composante de la famille, il n'en met pas moins leur servitude sur le même plan, puisque la seule différence qu'il souligne entre les deux servitudes, c'est de faire partie ou non de la famille.
 
Au contraire, la servitude des femmes est très conforme au génie du gouverne­ment despotique, qui aime à abuser de tout.
 Cette remarque du chapitre IX du livre XVI témoigne, là encore, de la consubstantiation entre le servitude des femmes et le despotisme. Montesquieu parle bien du "génie" du gouvernement despotique, c'est à dire de sa nature. Or, il n'y a rien de plus opposé à la démocratie que le despotisme.
 
La condition des femmes s'est considérablement améliorée en Europe, mais, pour nous autres, gens de l'UDF-MoDem, elle doit rester un souci permanent tant elle est à relier avec le despotisme et la négation du droit. De même, si l'esclavage n'existe plus dans sa forme ancienne, il est encore des poches d'esclavage moderne qui ne doivent pas nous laisser indifférents, et dont la nature s'apparente hélas fort bien à ce que Montesquieu analyse aux livres XV et XVI.

mardi, 04 septembre 2007

L'Esprit des Lois (7) : l'impôt

Une fois de plus, Montesquieu fait mouche : cette fois il s'intéresse aux relations entre le niveau de liberté d'un côté, et les impôts et les peines fiscales dans le commerce de l'autre. Ses conclusions sont parfois surprenantes, mais toujours sensées.

 Livre XIII, chapitre I, Des revenus de l'Etat

«Les revenus de l'État sont une portion que chaque citoyen donne de son bien pour avoir la sûreté de l'autre, ou pour en jouir agréablement.

Pour bien fixer ces revenus, il faut avoir égard et aux nécessités de l'État, et aux nécessités des citoyens. Il ne faut point prendre au peuple sur ses besoins réels, pour des besoins de l'État imaginaires.

Les besoins imaginaires sont ce que demandent les passions et les faiblesses de ceux qui gouvernent, le charme d'un projet extraordinaire, l'envie malade d'une vaine gloire, et une certaine impuissance d'esprit contre les fantaisies. Souvent ceux qui, avec un esprit inquiet, étaient sous le prince à la tête des affaires, ont pensé que les besoins de l'État étaient les besoins de leurs petites âmes.

Il n'y a rien que la sagesse et la prudence doivent plus régler que cette portion qu'on ôte et cette portion qu'on laisse aux sujets.

Ce n'est point à ce que le peuple peut donner qu'il faut mesurer les revenus pu­blics, mais à ce qu'il doit donner; et si on les mesure à ce qu'il peut donner, il faut que ce soit du moins à ce qu'il peut toujours donner.»

 J'adore tout aprticulièrement la distinction entre ce que le peuple peut donner et ce qu'il doit donner. A méditer pour les alter, cocos, trotskos et autres crypto-marxistes, mais aussi pas mal de socialistes qui confondent "peut donner" et "doit donner".

Au chapitre XI du même livre, Montesquieu compare les peines fiscales en Europe où les gouvernements sont modérés et en Asie où ils sont despotiques. Il observe que plus un régime est despotique, et moins on y punit la fraude commerciale et fiscale. De même, contrairement à une idée reçue, dans le régime despotique, on lève moins d'impôts. Question aux lecteurs assidus qui suivent certainement l'actualité : qui vient justement de décider de cesser defaire poursuivre en justice les délits financiers ? et qui vient également de faire passer un énorme crédit d'impôts ? 

Mais moi, ce que j'aime, c'est la règle générale édictée au chapitre XII :

«Règle générale: on peut lever des tributs plus forts, à proportion de la liberté des sujets; et l'on est forcé de les modérer, à mesure que la servitude augmente. Cela a toujours été, et cela sera toujours. C'est une règle tirée de la nature, qui ne varie point» [...] 


«Mais la règle générale reste toujours. Il y a, dans les États modérés, un dédom­ma­gement pour la pesanteur des tributs: c'est la liberté. Il y a dans les États despo­tiques un équivalent pour la liberté: c'est la modicité des tributs.»

Et voilà, n'est-ce pas finement observé ? Bien sûr la France n'est pas un régime despotique, pas plus que  Nicolas Sarkozy n'est un despote, mais, des traits de sa politique et de ses mesures le sont, eux, en revanche, et ce n'est pas la première fois que je le note. Merci Montesquieu.

mardi, 14 août 2007

Montesquieu était un centriste !

Montesquieu était un centriste. Une bonne preuve dans le chapitre VI (Sur la constitution d'Angleterre) du Livre XI :

 

« Je ne prétends point par là ravaler les autres gouvernements, ni dire que cette liberté politique extrême doive mortifier ceux qui n'en ont qu'une modérée. Comment dirais-je cela, moi qui crois que l'excès même de la raison n'est pas toujours désirable, et que les hommes s'accommodent presque toujours mieux des milieux que des extré­mités

 

 Voilà une remarque qui me comble d'aise et dans laquelle François Bayrou, l'UDF et le MoDem se retrouvent certainement très aisément. Il faut dire que ce chapitre, est ce passage fameux où Montesquieu définit les trois pouvoirs et invite à ne surtout pas les mélanger.

« Il y a dans chaque État trois sortes de pouvoirs: la puissance législative, la puis­san­ce exécutrice des choses qui dépendent du droit des gens, et la puissance exécu­trice de celles qui dépendent du droit civil. »

 J'adore tout particulièrement cette mise en garde : 

 

Lorsque, dans la même personne ou dans le même corps de magistrature, la puis­sance législative est réunie à la puissance exécutrice, il n'y a point de liberté; parce qu'on peut craindre que le même monarque ou le même sénat ne fasse des lois tyran­niques pour les exécuter tyranniquement.

 Voilà quelque chose qui me paraît particulièrement bien énoncé. C'est ce que François Bayrou dénonçait, je crois, à propos des présidents d'Université dans l'actuelle réforme, mais aussi, je pense que c'est ce qu'il tend à reprocher à Nicolas Sarkozy.

J'aime enfin beaucoup sa justification du système démocratique par représentation :

« Comme, dans un État libre, tout homme qui est censé avoir une âme libre doit être gouverné par lui-même, il faudrait que le peuple en corps eût la puissance législative. Mais comme cela est impossible dans les grands États, et est sujet à beaucoup d'inconvénients dans les petits, il faut que le peuple fasse par ses représentants tout ce qu'il ne peut faire par lui-même.

L'on connaît beaucoup mieux les besoins de sa ville que ceux des autres villes; et on juge mieux de la capacité de ses voisins que de celle de ses autres compatriotes. Il ne faut donc pas que les membres du corps législatif soient tirés en général du corps de la nation; mais il convient que, dans chaque lieu principal, les habitants se choisissent un représentant.

Le grand avantage des représentants, c'est qu'ils sont capables de discuter les affaires. Le peuple n'y est point du tout propre; ce qui forme un des grands inconvé­nients de la démocratie.»

 Le second paragraphe serait à relire aux parachutés, je pense, car le parachutage est une tradition tenace, tant aux législatives que surtout aux municipales. Quant au dernier, point, on peut en discuter, mais je crois en effet que la direction des affaires de l'état requiert une spécialisation. Cela ne signifie pas que le peuple n'a pas vocation à y prendre part, mais simplement que les grandes décisions ne peuvent être prises sous le coup des émotions immédiates. Peu après ce passage, MMontesquieu note d'ailleurs que cela a été le travers des anciennes républiques, et quand on voit le destin d'Athènes, on ne peut lui donner tort.

 

Autre point qui me convient tout à fait, toujours dans ce même précieux chapitre :

 

 « Mais si, dans un État libre, la puissance législative ne doit pas avoir le droit d'arrê­ter la puissance exécutrice, elle a droit, et doit avoir la faculté d'examiner de quelle manière les lois qu'elle a faites ont été exécutées

 Très justement dit. C'est le contrôle du parlement, et justement, je trouve que notre parlement tend pour le compte à être essentiellement une chambre d'enregistrement. Là encore, je retrouve les positions développées par François Bayrou et l'UDF puis le MoDem ces derniers mois. C'est dans cet esprit que me semble agir nos députés, et j'espère qu'ils poursuivront dans cette voie.

vendredi, 10 août 2007

L'Esprit des Lois (6) : les «conquêtes» des Démocraties

Encore quelques pensées très fortes de Montesquieu aux chapitres VI et VII du livre X de l'Esprit des Lois. Montesquieu s'y interroge sur l'esprit de conquête, et notamment ce qu'il advient quand une république se lance dans des entreprises de cette nature.

Il est encore contre la nature de la chose qu'une république démocratique con­quière des villes qui ne sauraient entrer dans la sphère de la démocratie. Il faut que le peuple conquis puisse jouir des privilèges de la souveraineté, comme les Romains l'établirent au commencement. On doit borner la conquête au nombre des citoyens que l'on fixera pour la démocratie.

Si une démocratie conquiert un peuple pour le gouverner comme sujet, elle expo­sera sa propre liberté, parce qu'elle confiera une trop grande puissance aux magistrats qu'elle enverra dans l'État conquis.

Il y a encore un inconvénient aux conquêtes faites par les démocraties. Leur gou­vernement est toujours odieux aux États assujettis. Il est monarchique par la fic­tion: mais, dans la vérité, il est plus dur que le monarchique, comme l'expérience de tous les temps et de tous les pays l'a fait voir.

Les peuples conquis y sont dans un état triste; ils ne jouissent ni des avantages de la république, ni de ceux de la monarchie. 

C'est très simple : il suffit de passer en revue l'histoire de la colonisation, ou encore plus récemment celles des incursions américaines, et on comprend à quel point ces observations sont fondées. Pour que la colonisation eût été tenable, il fallait ouvrir le droit de vote à tous les peuples mis en tutelle. La seule autre alternative, c'était l'indépendance, ou alors, la transformation de l'Empire français en une République fédérative dont la France eût été l'un des principaux membres.

En ce qui concerne les conquêtes des démocraties, ce que dit Montesquieu se vérifie tous les jours en Irak et en Afghanistan.