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mardi, 05 février 2008

La parole donnée de Jean Lassalle

0b5f6d1ab169dcdbad991bbe11ec230a.jpgJ'ai acheté et commencé à lire le livre de Jean Lassalle, la parole donnée : pas de doutes. C'est un autentique homme de lettres.

J'y ai trouvé un style fluide et souple, simple, frais et vivifiant, qui me donne l'impression d'évoluer quelque part dans un verger où l'on aurait faire une bouture de Vrigile sur du Chateaubriand. Un téléscopage improbable entre les premières pages des Mémoires d'Outre-Tombe et quelque chose qui oscillerait entre les Bucoliques de Virgile et les Travaux et les jours, d'Hésiode...Les premières pages respirent le Béarn, son Béarn, à JeanLassalle.Il l'aime, sa terre natale, cet homme-là.

J'ai failli me pâmer quand Lassalle évoque la découverte à 14 ans des philosophes grecs, et notamment Platon puis Aristote. La situation est douleureuse : selon les normes de l'époque, sa famille vit en dessous du seuil de pauvreté, et pour acheter les les précieux ouvrages, il faut débourser 1400 francs (anciens) : c'est une véritable fortune, pour cette famille très modeste et presque sans ressources. Et pourtant, le père de Jean Lassalle, en dépit de la folie financière que représente un tel investissement, choisit de faire de grands sacrifices pour alimenter son fils de nourritures spirituelles. 

deux jours plus tard... 

Et voilà, j'ai terminé entre 1h00 et 1h30 du matin le livre de Jean Lassalle. 

7a3300a7beed5faea4945f44be2b4681.jpgTout au long de son ouvrage, Jean Lassalle évoque les démêlés des habitants de sa région avec les autorités centrales, souvent l'Etat français, mais aussi l'Europe, et également la presse nationale, sur le fond parisianiste (même s'il ne le dit pas explicitement). Il dénonce les écologistes de pacotille qui jettent de la poudre aux yeux pour statisfaire aux Médias, et masquent souvent d'autres intérêts.

Il n'aime pas les technostructures, Jean Lassalle, et pour lui, justement, le propre d'un homme politique, c'est de ne pas se laisser dominer par ces dernières : comme il le note avec une très grande justesse, les gouvernements changent, mais les administrations centrales, elles, restent ! et elles restent des dizaines d'année.

Le Somport, qui devait assurer le développement de la vallée, et le problème de l'ours sont emblématiques : à chaque fois des solutions imposées de Paris, alors que les habitants avaient proposé les leurs.  

Jean Lassalle évoque le sort des habitants des montagnes dans un saisissant parallèle avec les Indiens d'Amérique ; son quatrième chapitre, des réserves sans Indiens explicite tout à fait cette image : on crée des parcs et des réserves de toute sorte dans la Vallée d'Aspe, mais on en chasse les habitants. De plus, créer une réserve pour les ours est stupide, ce plantigrade tendant à changer d'environnement. Il est bien plus sensé de définir les modalités d'un modus vivendi entre l'animal et les bergers, en concertation avec ces derniers, plutôt que de lancer une grande campagne de presse contre ceux-ci en les appelant assassins d'ours. 

 J'ai eu tout de même quelques surprises : je ne savais pas que Jean Lassalle avait voté contre le traité du TCE. Il n'en reste pas moins un européen convaincu, mais, contrairement à François Bayrou, je crois qu'il ne veut pas d'une Europe fédérale, et demeure plutôt attaché à une Europe des patries, un peu sur le modèle de ce que prônait De Gaulle. Etonnant pour quelqu'un dont le premier engagement politique fut le CDS, et qui demeure sa famille politique.

Sur ce point, pour ma part, je ne l'approuve évidemment pas. Mais, Lassalle a en revanche été très favorable à l'élargissement des pays de l'Est.

S'il a  voté contre le TCE, je crois surtout que c'est pour dénoncer le poids des commissions, les démissions des Etats, et puis le développement anarchique d'un capitalisme qui ne dit pas son nom, mais que lui récuse. Rapportant des discussions survenues lors des débats de l'OMC, il ne supporte pas que l'on parle des humains comme des marchandises.

Une anecdote savoureuse, à ce sujet : lors de sa première venue à l'OMC, aucune traduction en français ; on en était à un tel point de mépris de tout ce qui ne rentrait pas dans le sabir anglophone international, que l'on n'avait pas jugé cette précaution utile.

Lassalle prend alors la parole dans le micro pour expliquer, en français, qu'il ne comprend rien. Il ne lâchera plus le micro, malgré les objurgations, répétant ses déclarations. Le lendemain,  les discours sont traduits dans du mauvais français, mais traduits tout de même en français...Le député du Béarn conclut simplement ce passage en évoquant le sort des délégations des populatuions les plus misérables, méprisées et totalement ignorées qui n'auraient pas eu la moindre chance de seulement pouvoir évoquer une telle demande...

Dans le domaine de l'enseignement, le sort du latin et du grec lui paraissent emblématiques de ce phénomène : comme l'on sacrifie tout à la rentabilité, qui est devenue le maître-mot de la politique et l'économie, ces deux disciplines sont les premières à être dans la ligne de mire des apôtres de la rigueur et l'orthodoxie budgétaire.  

Lassalle, ce n'est pas quelqu'un qui s'en laisse compter... 

Entre Bayrou et lui, il y a une véritable amitié : « Françoës, é r'aude ray », comme il le dit en béarnais. Mais comme ils sont béranais tous les deux, et donc très têtus, comme il le dit, ils se sont parfois "frités sévère"...Cela ne les empêche pas de se retrouver frères d'armes et amis à jamais dans les grands moments.

Je me doute bien que nombre de lecteurs qui liront ce compte-rendu frétillent d'impatience en attendant que je passe à ce qu'il dit à propos des présidentielles et des législatives...

Eh bien, je vais les laisser frétiller sans aucune pitié : non, non, je ne dirai rien (j'ai fini le livre, pourtant), parce que je pense que cela vaut le coup qu'ils achètent ou empruntent le livre et le lisent eux-mêmes, et puis parce que je ne veux pas tout lâcher non plus... Il y a de toutes façons tellement de choses à dire que j'aurai certainement l'occasion de revenir sur cet ouvrage...

Voilà...bonne lecture à tout le monde... 

lundi, 14 janvier 2008

Ma plus belle histoire c'est vous

Bon, j'ai lu acheté et lu le livre de Ségolène Royal, Ma plus belle histoire c'est vous. Ce n'est pas un livre théorique, mais simplement un ouvrage qui ne vise que les faits survenus pendant l'élection présidentielle de 2007. Ségolène Royal fait le point sur la manière dont pas mal de faits ont été omis, souvent sciemment, par la presse, ou transformés. Ainsi, sur la Chine, elle précise qu'elle avait félicité un avocat chinois pour la rapidité en Chine desjugements...sur les litiges commerciaux uniquement !!! Un tribunal de commerce n'a évidemment rien à voir avec un tribunal pénal et ne relève généralement que peu de la juridiction de l'état. Si ce qu'elle relate est exact, cela change évidemment pas mal de choses.

Pour la bravitude, elle a en fait traduit un proverbe chinois célèbre en usant d'un néologisme. « Quiconque ne va pas sur la Grande Muraille n'est pas un brave». En revanche, la presse a omis de dire que Ségolène Royal avait subordonné une éventuelle convention sur des procédures d'extradition à la ratification par  la Chine de pacte  relatif aux droits civils et politiques de l'ONU si jamais elle était élue présidente.

Il faut dire que le 21 mars 2007, j'avais publié une note sur l'accord d'extradition  ignoble (et je pèse mes mots) signé la veille entre la Chine et la France.

Au passage, le ministre de la justice qui a signé cet accord, c'est Perben, le candidat à Lyon. HORS DE QUESTION pour le MoDem de s'allier avec Perben à Lyon. Mais je dévie de mon sujet et y reviens. 

Comme Bayrou, elle dénonce l'extraordinaire mise sous la coupe des médias au service de Sarkozy. Bien évidemment, quand Le Monde ou Libération flinguaient sans retenue Bayrou, on ne peut pas dire que cela l'ait gênée outre mesure. De cela, évidemment, nulle mention dans son ouvrage... 

A plusieurs reprises elle revendique son blairisme à la française. J'ai une très mauvaise opinion de Blair, et je préfère de vrais sociaux-démocrates (comme DSK) mais enfin, je pense qu'il aurait été possible de s'entendre avec Ségolène Royal sur pas mal de points. Je l'avais de toutes façons déjà dit après avoir lu son précédent  livre Maintenant

Elle confirme aussi toutes les pressions faites pour empêcher le débat entre Royal et Bayrou dans l'entre-deux tours. La seule chose, sans doute, qui ait réellement inquiété Sarkozy. 

Elle parle beaucoup des femmes en politique et y dit des choses intéressantes. Elle rend notamment hommage à Anne-Marie Comparini pour son courage politique, relevant qu'elle « aura fait honneur aux femmes en politique et à la politique tout court»

Voilà. J'ai donc lu ses explications. Dont acte. On verra avec le temps. Une chose est sûre : DSK est apprécié, mais...surtout par le centre et la droite. Delanoë plaît...aux bobos ! Seule Ségolène Royal a une authentique popularité dans les classes populaires au PS. C'est donc à mon avis elle le futur leader de la gauche

Dernier détail, elle y évoque sa rocambolesque aventure avec Bayrou, une nuit d'avril, mais elle demeure sur ses positions sur la question. 

13:45 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : Royal, Bayrou, PS, MoDem |  Facebook | | |

samedi, 12 janvier 2008

Ecole autrichienne (4) : cartographie et idéaux-types

Voici mon quatrième compte-rendu du livre de Thierry Aimar, les apports de l'école autrichienne d'économie.

La difficulté d'Hayek, je l'ai dit la dernière fois, c'est d'expliquer comment le marché peut se former alors que la connaissance ne se concentre pas dans un seul esprit mais se disperse au contraire dans des millions de cerveaux.

Pour résoudre cette équation apparemment impossible, Hayek a fait appel à la psychologie. On a vu que Mises avait établi que l'esprit était dotée de catégories mentales, et que c'est à partir de ces dernières que l'individu établissait a priori une théorie, puisque ces catégories mentales étaient présentes en chacun d'entre nous. On a vu également que c'est par tatônnements réciproques que les acteurs du marché, en se confrontant les uns aux autres établissaient une cartographie des valeurs d'échange. 

L'observation ingénieuse de Hayek est la suivante : en réalité, quand l'esprit classe les phénomènes physiques, ce ne sont pas les phénomènes à proprement parler qui sont classés, mais les stimuli qu'ils produisent au sein du système nerveux. Ce qui signifie que nous ne percevons jamais directement le monde, mais toujours un univers intermédiaire qui est celui de la classification des stimuli nerveux que nous transmettent nos perceptions sensoriels.

Hayek parle d'ordre sensoriel. L'ordre sensoriel est ainsi la parfaire reproduction du réseau de connexions de fibres nerveuses constitué par notre système nerveux.

Mais, de ce fait, si les impulsions nerveuses sont classées selon les évènements mentaux qu'elles produisent, d'où nous viennent les qualités et les propriétés que nous leur attribuons ? 

Ces connexions, on l'a dit, répliquent non le monde physique, mais les relations au sein du monde physique. Or, un certain nombre de ces relations sont communes au sein d'un groupe social donné, jusqu'à être transmises inconsciemment. On peut donc parler d'une sorte d'inconscient collectif qui à des degrés divers donne à l'individu un modèle de carte, un peu comme une sorte de carte de navigation, ou même peut-être simplement de boussole. En somme, nous nous déplaçons tous sur la même carte, mais pas nécessairement par le même chemin. Ce qui n'exclut pas les goulots d'engorgement : s'il n'y a qu'un détroit pour passer d'un océan à un autre, tout le monde passera par le détroit...

Je précise que cette image n'est pas celle de Thierry Aimar, mais c'est celle que j'ai choisie pour éclairer la pensée de Hayek telle qu'il l'expose. 

Cette carte est réorganisée donc en permanence sous l'effet d'un processus d'essais et d'erreurs. L'esprit opère en permanence des suppositions, quitte à recomposer la structure de sa classification. 

La grille de classification semble partagée, similaire, mais seulement dans le sens où une partie des facteurs est commune aux individus. Il y a un communautarisme culturel qui exprime ainsi l'appartenance des acteurs à un même horizon spatio-temporel. Comme ils partagent un même environnement cognitif, une partie de leurs représentations individuelles trouve une origine sociale. 

Hayek applique ces raisonnements à la sphère économique : actions et significations similairesau sein des individus forment des idéaux-types. Des idéaux-types ne sont pas des structures objectives, pas non plus des structures subjectives, mais, des structures subjectives partagées, c'est à dire inter-subjectives. En somme, un schéma de référence, accessible à chaque individu par son héritage social, et relevant d'une grille d'interprétation commune.

Chaque acteur peut donc, à travers une série de signaux abstraits acquérir des informations sur les classes d'individus sans pour autant être directement en contact avec eux.

jeudi, 10 janvier 2008

Capitalisme, Socialisme et Démocratie (10) : performance publique

Encore quelques chapitres de l'ami Schumpeter, dans Capitalisme, Socialisme et Démocratie : certains se sont réclamés de Schumpeter pour affirmer la supériorité du socialisme sur le capitalisme en raison de la comparaison des deux organigrammes qu'effectue Schumpeter.

 Il faut dire que l'organigramme tel que l'envisage l'auteur n'a plus grand chose de marxiste : d'une part, il l'imagine vidé de sa substance moralisante et idéologisante (l'argent c'est pas bien,les bourgeois sont des méchants, être riche c'est honteux, mort aux profiteurs) d'autre part, il rhébilite l'appât du gain au sein de l'économie publique qu'il décrit, excluant radicalement toute comparaison avec le système soviétique d'ailleurs, qu'il assimile à une mascarade.

Il écrit, par exemple, au chapitre 18 sur les archanges et les demi-dieux :

« L'appel aux archanges, à son tour, est l'écho de la thèse bien connue selon laquelle les modalités d'existence socialistes présupposeraient un niveau moral dont on ne saurait espérer que les hommes, tels qu'ils sont, puissent s'y hausser.

Les socialistes n'ont d'ailleurs qu'à s'en prendre à eux-mêmes si des arguments de ce calibre ont jamais apporté de l'eau au moulin de leurs adversaires. Ils ont, en effet, discouru à perte de vue sur les horreurs de l'oppression et de l'exploitation capitalistes qu'il suffirait, soi-disant, de faire disparaître pour révéler d'emblée la nature humaine dans toute sa beauté ou, en tout cas, pour amorcer un processus éducatif qui réfor­merait les âmes humaines jusqu'à les hausser au niveau moral réclamé 1. Ils se sont ainsi volontairement exposés, non seulement au reproche de flatter les masses à un degré absurde, mais encore au ridicule d'avoir épousé une doctrine à la Rousseau, depuis longtemps discréditée. Or, ces socialistes auraient parfaitement pu se passer de ces histoires de brigands, car les arguments de bon sens ne leur faisaient aucunement défaut pour étayer leur cause. »

 

Dans son régime socialiste, on cultive avant toutes choses la performance, et, à cet effet, Schumpeter réintroduit la récompense au mérite et l'appât du gain afin de favoriser la compétence et la productivité. 

« Mieux vaut reconnaître sans plus attendre qu'il serait également irréaliste, soit de se reposer exclusivement sur un sens du devoir purement désintéressé, soit de dénier catégoriquement le rôle important que cette vertu est susceptible de jouer. Même si l'on tient complètement compte des différents facteurs apparentés au sens du devoir, tels que la satisfaction que procurent le travail et le commandement, un système quelconque de récompenses, tout au moins sous la forme de promotion et de prestige sociaux, n'en aurait pas moins, on est en droit de le présumer, son utilité. D'une part, en effet, l'expérience quotidienne nous enseigne qu'il est difficile de trouver un homme ou une femme, quelle que soit leur élévation d'esprit, dont l'altruisme ou le sens du devoir ne comportent pas, dans quelque mesure, un alliage de ce que l'on pourrait désigner par le terme d'égoïsme désintéressé ou, si l'on préfère, de vanité ou de désir de s'affirmer. D'autre part, il est évident que l'attitude psychologique sous-jacente à ce désir, dont les manifestations sont souvent attendrissantes, est plus pro­fondément enracinée que le système capitaliste lui-même et fait partie de la logique de l'existence au sein de n'importe quel groupe social. Par conséquent, on aurait tort d'en faire bon marché en discourant sur le microbe capitaliste qui infecte les âmes et vicie leurs penchants « naturels ». »

«Quant au traitement préférentiel en termes de revenu réel, il convient d'observer, en premier lieu, que, dans une certaine mesure, une telle pratique, tout à fait indépen­damment de sa vertu stimulante, a pour but de ménager rationnellement le stock de ressources sociales existant. De même que les chevaux de course et les taureaux de concours sont les bénéficiaires reconnaissants de faveurs qu'il ne serait ni rationnel, ni possible d'accorder à tous les chevaux et à tous les taureaux, de même, si l'on entend respecter les principes de la rationalité économique, l'on doit réserver un traitement préférentiel aux hommes qui réalisent des performances exceptionnelles.» 

Il suggère de placer les individus issus de la bourgeoisie au sein de l'appareil productif aux postes de responsabilités afin d'y insuffler l'esprit de pragmatisme et d'efficacité de le classe bourgeoise. 

« Toutefois, il ne serait aucunement malaisé d'installer les hommes de souche bour­geoise aux places qui leur conviennent à l'intérieur de la bureaucratie socialiste, ainsi que de remodeler leurs habitudes de travail. Nous verrons plus tard que, tout au moins dans le cas d'une socialisation réalisée lorsque les temps auront été révolus, les con­ditions d'une adhésion morale à l'ordre de choses socialiste et d'un transfert des loyalismes en faveur de ce régime seraient probablement remplies, sans qu'il soit besoin de commissaires pour aboyer aux chausses des réfractaires ou pour les mordre. »

En termes modernes, installer aux postes-clef de l'administration des individus issus du privé qui auraient fait leur preuve... 

Son administration publique partage nombre de points communs avec l'entreprise monopolistique dont il s'est évertué à démontrer la supériorité en régime capitaliste dans plusieurs chapitres précédents (voir notamment Pratiques monopolistiques). 

Il soulève le principal problème, à mes yeux, en tout cas, inhérent à la gestion bureaucratique :

« La méthode bureaucratique de traitement des affaires et l'atmosphère morale qu'elle diffuse exercent fréquemment, à n'en pas douter, une influence déprimante sur les esprits les plus actifs. Cette inhibition tient principalement à la difficulté, inhérente à la machine bureaucratique, de concilier les conditions mécaniques de son fonction­nement avec l'initiative individuelle. »

Il va de soi que trouver une solution à ce mal consubstantiel à l'administration publique pourrait s'avérer intéressant pour tous ceux qui cherchent à réformer nos administrations. 

«Cette machine ne laisse fréquemment que peu de liberté aux initiatives, mais beau­coup de liberté aux manœuvres hostiles visant à les étouffer. Un tel état de cho­ses peut développer chez les fonctionnaires l'impression décourageante de la vanité de leurs efforts, laquelle engendre, à son tour, une mentalité qui s'extériorise dans des critiques stérilisantes dirigées contre les efforts d'autrui. » 

Tiens, allez savoir pourquoi, cela me rappelle quelque chose... 

dimanche, 30 décembre 2007

Capitalisme,Socialisme et Démocratie (9) : Atmosphère sociale et intellectuels en régime capitaliste

Les derniers chapitres de Capitalisme, Socialisme et Démocratie que j'ai lus, m'ont à la fois  laissé sur ma faim et à la fois procuré un intense sentiment de satisfation, par lequel j'avais peine à retenir un ricanement mauvais, tant je trouvais pertinent certaines de ses évocations :-) Voici ce que Schumpeter écrit, en introduction du chapitre 13 :

« Enfin, nous avons observé que le capita­lisme donne naissance à une mentalité d'objecteurs qui, après avoir détruit l'autorité morale de multiples institutions non capitalistes, en vient à se tourner contre les propres institutions de ce régime. Le bourgeois découvre, à sa grande stupéfaction, que l'esprit rationaliste ne s'en tient pas à mettre en question la légitimité des rois ou des papes, mais que, poursuivant son offensive, il s'en prend à la propriété privée et à tout le système des valeurs bourgeoises.»

Je suis un peu étonné, pour le coup, du manque de perspicacité de Schumpeter : il constate à raison que des phénomènes sociaux suivent les phénomènes économiques au sein de la société capitaliste. Mais, il n'imagine pas que ces phénomènes sociaux puissent évoluer de la même manière que les phénomènes économiques, c'est à dire avec un processus de création destructrice appliquée au social. Certes, l'un des aspects du Capitalisme, c'est de tendre à saper un certain nombre de valeurs qui le constituent, mais, sa force c'est d'être régulièrement capable de les récupérer ! Si Schumpeter avait connu mai 68 puis sa récupération ultérieure par les forces commerciales, il aurait été soufflé ! ou encore toute la publicité que l'on a pu tirer du mythe guévariste. Dans un domaine plus sérieux, la constitution de panier d'actions de société respectant une charte éthique et environnementale, tout simplement parce que ces sociétés sont plus perfomantes sur la durée : elles présentent en effet moins de risques, puisqu'elles respectent les législations et qu'elles inspirent confiance, ce qui est fondamentale dans une société et un marché de crédits comme le nôtre ! 

L'essence du capitalisme, c'est aussi de générer toujours plus de droit, parce que ces droits sont une sécurité pour le commerce et l'économie, même s'ils peuvent par ailleurs engendrer marginalement des rigidités. Tout le chapitre est un développement de l'idée exprimée en introduction. Bien sûr, en fin psychologue, Schumpeter observe des phénomènes justes : notamment, il a très bien pressenti la nature de l'agitation gauchiste, et il dresse un panorama saisissant des démagogues de tout poil s'emparant du discours anti-capitaliste. Faut-il pour autant réduire l'évolution sociale du capitalisme à cette agitation ? Je ne le pense pas.

Il n'en reste pas moins des moments savoureux : Schumpeter n'aime pas le type de l'intellectuel vain et débatteur, et ses interrogations rhétoriques et observations sont souvent jubilatoirement cruelles :

« Ce type social est malaisé à définir et cette difficulté est même l'un des symptô­mes associés à l'espèce. Les intellectuels ne forment pas une classe sociale au sens où les paysans ou les travailleurs industriels constituent de telles classes. Ils accourent de tous les coins de la société et une grande partie de leurs activités consiste à se com­battre entre eux et à former les avant-gardes d'intérêts de classes qui ne sont pas les leurs. Néanmoins, les attitudes de groupe qu'ils prennent et les intérêts de groupe qu'ils développent sont suffisamment accentués pour que beaucoup d'intellectuels adoptent les comportements généralement associés au concept de classe sociale.»

 J'aime bien le «ils acourrent» : on sent qu'il a envie de dire qu'ils se précipitent à la curée, le père Schumpeter...Mais il se lâche vraiment dans cet autre passage :

« Les intellectuels sont effectivement des gens qui manient le verbe écrit ou parlé et qui se différencient des autres écrivains ou orateurs par le fait qu'ils n'assu­ment aucune responsabilité directe en ce qui concerne les affaires pratiques. Cette dernière caractéristique en explique une autre : l'intellectuel, en général, ne possède aucune des connaissances de première main que fournit seule l'expérience. Une troisiè­me caractéristique consiste dans l'attitude critique de l'intellectuel, déterminée à la fois par sa position d'observateur - et même, dans la plupart des cas, de profane (outsider) - et par le fait que sa meilleure chance de s'imposer tient aux embarras qu'il suscite ou pourrait susciter. Profession de l'individu sans profession? Dilettantisme professionnel? Gens qui parlent de tout parce qu'ils ne comprennent rien?  »

Il ne les aime pas, n'est-ce pas ? J'ai eu déjà l'occasion d'en parler dans un autre billet, d'ailleurs. On comprend mieux la position de Schumpeter si l'on lit le chapitre 11, la civilisation du Capitalisme. En réalité, il y a un fond protestant très fort qui émerge chez Schumpeter : il aime l'idée de l'homme self made man, qui se forme tout seul, entreprend, et crée : un peu l'idéal des premiers protestants émigrés en Amérique, finalement. Pour ces hommes d'action, les intellectuels sont avant tout des ratiocinateurs. Très certainement, Schumpeter distingue les hommes de lettres ou les philosophes des intellectuels, même s'il ne le dit pas excplicitement. On croit comprendre, toutefois, à son analyse, qu'il a conservé une dent contre ces derniers...

C'est assez amusant : le côté systématiquement critique de l'intellectuel, allez savoir pourquoi, cela me rappelle quelque chose de déjà vu sur la blogosphère... Un peu comme la politique compassionnelle du samedi 29 décembre 2007...

jeudi, 27 décembre 2007

Ecole autrichienne (3) : problématique de la monnaie et des marchés

Thierry Aimar sans les apports de l'école autrichienne d'économie, après la praxéologie, aborde la genèse de la monnaie et la problématique de la formation des marchés.

Thierry Aimar aborde tout d'abord l'échange bilatéral direct, c'est à dire la situation de troc. On a vu que l'ignorance des acteurs économiques était une conséquence du modèle praxéologique, puisqu'il est impossible, dans ce modèle, de connaître quoi que ce soit du futur, donc d'anticiper.

La situation d'échange bilatéral réduit cette ignorance puisqu'elle permet aux acteurs de déterminer approximativement l'appréciation que chacun se fait de la quantité de biens échangés, tout du moins, au moment de la transaction.

L'inconvénient, c'est que l'acteur n'a aucun moyen d'évaluer la préférence et la valeur que d'autres acteurs vont ensuite accorder à des biens par la suite. Il y a donc un phénomène de dispersion du savoir.

Toutefois, en multipliant les transactions, en marchandant et en négociant, les interlocuteurs, par un processus d'essais et d'erreurs peuvent petit à petit cartographier les intérêts de l'un et de l'autre. Dans une économie de troc, et pour une zone limitée, il est donc envisageable que se forme un marché par tatônnements réciproques.

Les choses se compliquent avec l'apparition de la monnaie, qui est un bien intermédiaire pour échanger, dont la particularité, fort pratique, est d'être bien plus liquide que le bien ordinaire moyen. Ce bien permet de rationnaliser et de relier les différentes cartographies issues des échanges bilatéraux et favorise donc l'émergence d'un marché défini comme l'ensemble des échanges inter-personnels directs. 

Mises distingue la praxéologie dont le champ est l'économie au sens large, et la catallaxie qui analyse les actions uniquement sur la base de calculs en monnaie.

La catallaxie n'est nullement le fruit d'un contrat entre individus, et pas davantage l'émanation d'un pouvoir supérieur, mais simplement l'expression de la coopération entre individus. Le marché naît donc de l'inter-action des stratégies individuelles.

Toute la problématique d'un économiste comme Hayek, c'est justement de reconstituer le processus par lequel un ensemble d'actions humaines peut produire un ensemble cohérent et des structures durables. La médiation de la monnaie est à cet égard révélatrice : elle est le produit naturel de de l'économie humaine. Ce que Mengler appelle une institution organique, c'est à dire nullement planifiée, mais au contraire, se révélant à elle-même par le jeu de l'échange. Chaque agent cherchant à à élarrgir son horizon finit par sélectionner une catégorie de biens acceptables par quiconque dans l'échange.

La difficulté théorique qu'engendre le modèle praxéologique, ce n'est pas dans l'échange qu'on la trouve, mais dans la représentation du marché : par quelle procédure les acteurs d'un échange connaissent-ils la demande exprimée par un tiers si aucun échange direct ne s'est produit avec ce dernier ?

Et comment les agents peuvent-ils disposer d'une information dispersée et évolutive qui ne peut être acquise par l'introspection (catégories logiques de la praxéologie) ni par l'apprentissage issu de l'échange direct ? Mises suppute que la raison prélude aux processus sociaux, et que dans cette optique, l'association et la division du travail sont consubstantiel ou quasiment à la formation de la société humaine.Mais la connaissance des stocks de biens à écouler devrait préexister à la division du travail. Or, les individus sont bien trop hétérogènes pour pouvoir déterminer praxéologiquement (ou empiriquement)  leurs préférences et leurs connaissances. 

Subséquemment, comment les prix de marché peuvent-ils se former, puisque pour que cela soit possible, l'information incorporée dans les prix de marché devrait être accessible à tous. Or, s'il existe bien une somme totale de la connaissance du marché, elle n'existe jamais autrement que sous forme dispersée et parfois contradictoire.  

Ces interrogations sans réponses amènent Hayek à mettre en avant que des hypothèses extérieures, mais non contradictoires doivent être ajoutées à la logique pure des choix, telle que l'édicte la praxéologie. Ni plus ni moins, cela revient à réintroduire des données empiriques dans l'analyse : or, si l'étude de l'échange marchand ne relève pas uniquement de catégories a priori, quelle va être la légitimité d'hypothèses auxiliaires ?

Hayek (peut-être inspiré par Popper) réintroduit la démarche empirique mais uniquement aux fins de vérifier la falsifiabilité ou non d'une théorie. Il doit exister une référence empirique permettant non de fonder, mais de tester les conclusions d'une théorie. La question étant bien  sûr de déterminer les référents empiriques.

A ce stade de ma lecture, je suis encore dans la genèse de la pensée, mais j'imagine avec un intérêt émoustillé comment tout cela peut s'appliquer à la connaissance d'un marché financier. J'avoue que je vais me précipiter sur le cahpitre suivant intitulé "la catallaxie, une réponse à l'ignorance". Pour mes lecteurs qui prennent en cours ces billets de synthèse, il faut absolument qu'il se rapporte au billet n°2 sur la praxéologie, faute de quoi la problématique de la connaissance des marchés et de la circulation de l'information ne peut leur apparaître. Un petit détail encore : la position de Mises imaginant une division du travail et une loi d'association organique le rattache, à sa manière aux classiques traditionnels : la main invisible d'Adam Smith se trouverait explicitée ainsi. Cela ne règle pas le problème de la formation du premier prix, mais je me faisais simplement cette réflexion pour établir la filiation entre libéraux et néo-libéraux.

Je me faisais encore une réflexion supplémentaire : pensant au projet financier de Marielle de Sarnez et du MoDem à Paris, je me disais intérieurement que nous aurions le plus grand intérêt, au MoDem, à ne pas négliger ce questionnement, surtout à considérer les mouvements de panique réguliers qui animent les marchés financiers, et, ce-faisant, la manière dont les acteurs font circuler l'information, pour autant qu'elle circule, l'anticipe, et se la représente.

 

dimanche, 23 décembre 2007

Capitalisme, Socialisme et Démocratie (8) : entrepreneur, espèce menacée...

Je poursuis ma lecture de Capitalisme, Socialisme et Démocratie,et, sans surprise, je m'intérsse cette fois aux menaces qui pèsent sur la fonction d'entrepreneur. Il faut bien comprendre que pour Schumpeter, la pierre angulaire, quasi-unique du capitalisme, c'est l'entreprise, dans toute sa polysémie, c'est à dire et en tant qu'institution, et en tant qu'action. Par suite, tout ce qui tend à réduire la liberté d'entreprendre tend à effacer l'essence-même du capitalisme.

«Nous avons vu que le rôle de l'entrepreneur consiste à réformer ou à révolutionner la routine de production en exploitant une invention ou, plus généralement, une possibilité technique inédite (production d'une marchandise nouvelle, ou nouvelle méthode de production d'une marchandise ancienne, ou exploitation d'une nouvelle source de matières premières ou d'un nouveau débouché, ou réorganisation d'une branche industrielle, et ainsi de suite)»

Au chapitre 12, il met notamment en évidence les facteurs d'effondrement qui minent l'entreprise et l'entrepreneur. Avec une très grande claivoyance, il observe que la dé-responsabilisation au sein de l'entreprise anihile progressivement le rôle de l'entrepreneur.

En cause, l'automotasion de la RD, les unités de production industrielle géantes ( qui anéantissent les petites entreprises), l'actionnariat irresponsable (que l'on songe, à ce sujet, aujourd'hui, aux désordres financiers), la bureaucratisation des gros systèmes.

- «L'unité industrielle géante parfaitement bureaucratisée n'élimine pas seulement, en « expropriant » leurs possesseurs, les firmes de taille petite ou moyenne, mais, en fin de compte, elle élimine également l'entrepreneur et exproprie la bourgeoisie en tant que classe appelée à perdre, de par ce processus, non seulement son revenu, mais encore, ce qui est infiniment plus grave, sa raison d'être» 

Il faut dire que les mouvements de concentration actuels ne viennent pas infirmer les déclarations de Schumpeter.  De là à éliminer la bourgeoisie, c'est  à discuter : il serait plus juste de dire que ce mouvement entraîne une mutation. En revanche, oui, certainement, ces grosses unités tendent à détruire l'esprit d'entreprise, et, en ce sens, l'entrepreneur bourgeois, pour autant que l'on considère que le bourgeois est nécessairement un entrepreneur. Il est vrai que Schumpeter, dans le chapitre précédent, la Civilisation du Capitalisme, a estimé qu'entreprise et bourgeoisie étaient consubstanstielles.

- « Le progrès technique devient toujours davantage l'affaire d'équi­pes de spécialistes entraînés qui travaillent sur commande et dont les méthodes leur permettent de prévoir les résultats pratiques de leurs recherches. Au romantisme des aventures commerciales d'antan succède rapidement le prosaïsme, en notre temps où il est devenu possible de soumettre à un calcul strict tant de choses qui naguère devaient être entrevues dans un éclair d'intuition générale» 

 Sur ce point, il me faut contester Schumpeter. Il n'a pas vu venir la nouvelle révolution industrielle que constituait l'informatique, et  a fortiori Internet. Il n'a eu la confiance nécessaire dans la force du capitalisme pour générer un nouveau far-west entrepreneurial. Or, dans ce nouveau champ, ce sont bien des individus et non des équipes, qui par un éclair de génie, ont construit des empires colossaux. Bill Gates avec Microsoft en est l'exemple le plus frappant, mais il n'est pas le seul. Que l'on songe au français qui avait créé Multimania dans les années 90  : quelques milliers euros d'investissement à la base et une revente pour 90 millions de dollars !

Plus récemment, l'exemple de Second Life est édifiant. Il y a trois années, Monsieur Linden vivait péniblement de son travail avec à peine 1500 à 2000 euros de salaire par mois. Aujourd'hui, il emploie 220 personnes. Schumpeter l'a dit, la force du capitalisme, c'est sa cacpacité à se renouveler. Et je suis sûr que nous aurons des surprises également avec les énergies renouvelables. Je vois apr exemple avec un intérêt certain les particuliers commencer à produire leur électricité et à la revendre à EDF.

 - «le processus capitaliste s'attaque, au dedans des grandes entreprises, à son propre cadre institutionnel (nous continuons à considérer la « propriété » et la « liberté de contracter » comme des éléments caractéristiques de cet ensemble). Sauf dans les cas, qui continuent d'ailleurs à présenter une importance considérable, où une société est pratiquement appropriée par un seul individu ou par une seule famille, la silhouette du propriétaire et, avec elle, l'œil du maître ont disparu du tableau. Nous y trouvons des dirigeants salariés ainsi que tous les chefs et sous-chefs de service. Nous y trouvons les gros actionnaires. Et aussi les petits actionnaires. Le premier groupe tend à acquérir la mentalité de l'employé et il s'identifie rarement aux intérêts des actionnaires, même dans les cas les plus favorables, c'est-à-dire ceux dans lesquels il s'identifie aux intérêts de la société, en tant que personne morale. Le second groupe, même s'il considère ses relations avec la société comme permanentes, même s'il se comporte effectivement comme la théorie financière voudrait que les actionnaires se comportassent, n'agit pas néanmoins, ni ne réagit comme le ferait un propriétaire. Pour ce qui est du troisième groupe, les petits actionnaires ne se soucient le plus souvent guère de ce qui n'est, pour la plupart d'entre eux, qu'une faible source de revenu, et d'ailleurs, qu'ils s'en soucient ou non, ils ne se dérangeront pas pour autant, sinon dans les cas où ils cherchent à exploiter, directement ou par personnes interposées, les moyens dont ils disposent pour incommoder les administrateurs.»

 C'est tellement bien vu que je ne vois pas grand chose à ajouter. Nous sommes en plein dans une probmlématique très actuelle, et ce qui me navre, pour autant que je m'en souvienne, c'est qu'à ma connaissance, Schumpeter n'a pas proposé de solutions ni même d'issue à cette crise. J'espère simplement qu'au MoDem, nous parviendrons à solutionner cette grave faille dans le système capitaliste et l'économie de marché, car elle pèse comme une menace permanente, désormais, sur l'économie mondiale. 

 

mercredi, 19 décembre 2007

Capitalisme, Socialisme et Démocratie (7) : homo economicus

La civilisation du capitalisme est le 11ème chapitre de Capitalisme Socialisme et Démocratie. Schumpeter examine dans ce chapitre les fondamentaux historiques du capitalisme.

Il y a cinquante mille ans, l'homme a affronté les dangers et les chances de son milieu avec un comportement qui, selon certains « préhistoriens », sociologues et ethnologues, équivalait grossièrement à l'attitude des primitifs modernes 1. Deux éléments de cette attitude sont particulièrement importants à notre point de vue : la na­ture « collective » et « affective » du processus mental des primitifs et, s'y super­po­sant partiellement, le rôle de ce que, faute d'un meilleur terme, j'appellerai la ma­gie. Par « nature collective et affective » je fais allusion au fait que, dans les petits grou­pes sociaux indifférenciés ou peu différenciés, les idées collectives s'imposent d'elles-mêmes à l'esprit individuel beaucoup plus strictement que ce n'est le cas dans les grands groupes complexes: et aussi au fait que ces petits groupes aboutissent à leurs conclusions et décisions par des méthodes qui, au point de vue qui nous préoccupe, peuvent être caractérisées par un critérium négatif : le dédain pour ce que nous appe­lons la logique et, notamment, pour la règle de non-contradiction. En second lieu, j'entends par magie l'emploi d'un système de croyances qui, certes, ne font pas com­plètement abstraction de l'expérience - aucun rite magique ne saurait survivre à une série ininterrompue d'échecs - mais qui insèrent dans la succession des phénomè­nes observés des entités ou des influences émanant de sources non empiriques.

Moi, j'aime bien sa définition de la magie. Et comme nous avons actuellement à la tête de notre pays un spécialiste des incantations en tout genre, je laisse au lecteur le soin de savourer cette excellente dé finition de Schumpeter. J'en déduis d'ailleurs que Sarko est un grand shaman... 

[...]la pensée ou le comportement rationnels et une civilisation ratio­naliste [...] impliquent un élargissement, lent mais continu, du secteur de la vie sociale à l'intérieur duquel les individus ou les groupes ont accoutumé de faire face à une situation donnée, premièrement en essayant d'en tirer plus ou moins (mais jamais complè­tement) le meilleur parti possible, en se fiant à leurs propres lumières; deuxièmement, en agissant en conformité avec les règles de cohérence que nous groupons sous le terme « logique »; et, troisièmement, en se fondant sur des hypothèses satisfaisant aux deux conditions suivantes : que leur nombre soit réduit au minimum et que chacune d'elles soit susceptible d'être exprimée en terme d'expérience potentielle

 Voilà, ça, c'est l'apparition de l'UDF, tout aprticulièrement la Nouvelle UDF de 2002,  dans la politique. Je suis sûr que ceux qui étaient là à sa fondation se retrouveront dans cette définition de la pensée rationnelle.

[...] 

Ceci dit, l'attitude rationnelle s'est, apparemment, imposée avant tout à l'esprit humain sous la pression de la nécessité économique. C'est à notre tâche économique quotidienne que nous sommes, en tant que race, redevables de notre entraînement élémentaire au raisonnement et au comportement rationnels : toute logique, je n'hésite pas à J'affirmer, dérive du schéma de décision économique ou, pour employer l'une de mes formules favorites, le schéma économique est la matrice de la logique. Cette opinion me paraît plausible pour les raisons suivantes. Supposons que tel homme « primitif » fasse usage de la machine la plus élémentaire de toutes, déjà appréciée par nos cousins les gorilles : un bâton, puis que ce bâton se brise entre ses mains. S'il essaie de remédier à cet accident en récitant une formule magique - il pourrait, par exemple, murmurer : « Offre et Demande » ou « Planisation et Contrôle », dans l'es­poir que, après avoir répété neuf fois ces mots, les deux fragments se rassembleraient - ceci revient à dire que notre homme n'est pas encore sorti du cercle de la pensée pré-rationnelle.

Mouaaarrrrfff ! Toute ressemblance avec des faits récents ... Alors il y a deux gorilles qui sont dans un arbre, l'un est au PS et l'autre est à l'UMP. Ils ont un bâton qui se brisent. Alors le gorille UMP dit... et puis le gorille PS...Pas mal, non, l'histoire drôle ?

Mais s'il essaie de découvrir le meilleur procédé pour réunir les deux morceaux ou pour se procurer un nouveau bâton, il agit rationnellement, au sens où nous entendons ce terme.

Voilà, là, c'est l'apparition de l'homo democraticus sapiens sapiens...

Cependant il est évident que, à l'occasion de cette circons­tance comme de la plupart des autres circonstances économiques, l'échec fonctionnel d'une formule magique sera beaucoup plus frappant que ne saurait être l'échec d'une formule visant à ce que notre homme l'emporte dans un combat, soit heureux en amour ou décharge sa conscience du poids d'un remords. Ceci tient au déterminisme inexorable et, dans la plupart des cas, au caractère quantitatif qui distinguent le sec­teur économique des autres secteurs de l'activité humaine, et peut-être aussi à la banalité inexcitante inhérente au retour perpétuel des besoins et des satisfactions éco­no­miques. Or, une fois qu'il a été forgé, le comportement rationnel s'étend, sous l'influence pédagogique des expériences favorables, aux autres sphères d'activité et, ici encore, il initie les humains à cette entité remarquable : le Fait. 

Mouais. J'aimerais partager l'optimisme de Schumpeter, mais pour l'extension du comportement rationnel...Il faudrait en parler à l'omni-président qui a souvent du mal avec les faits...

 Ah, et ça, c'est pour les alter, marxistes, trosko, guévaristes, et cetera... :

Il convient de mentionner notamment deux points. J'ai signalé précédemment que la législation sociale ou, plus généralement, les réformes institutionnelles en faveur des masses n'ont pas été simplement une charge imposée à la société capitaliste par la nécessité inéluctable de soulager la misère toujours croissante des pauvres, mais que, tout en relevant automatiquement le niveau d'existence des masses par le jeu de son fonctionnement, le régime capitaliste a également fourni les moyens matériels d'une telle législation « et la volonté » de les mettre en oeuvre. Or, les mots entre guillemets appellent une explication complémentaire, ressortissant au principe du rationalisme généralisé. Le processus capitaliste rationalise le comportement et les idées et, ce faisant, chasse de nos esprits, en même temps que les croyances métaphysiques, les notions romantiques et mystiques de toute nature. Ainsi, il remodèle, non seulement les méthodes propres à atteindre nos objectifs, mais encore les objectifs finaux en eux-mêmes.  

 C'est un processus que pour ma part, j'ai constaté, en effet. Je pense , par exemple que l'investissement socialement responsable, le développement durable sont des objectifs remodelés par le capitalisme, en raison de sa rationnalité sous-jacente.

 

lundi, 10 décembre 2007

Les apports de l'école autrichienne d'économie (2) : la praxéologie

J'avais relevé dans ma note précédente que Mises avait rejeté les données de l'expérience, tout du moins, dès lors que l'on cherchait à en tirer des règles, et qu'a contrario, il avait choisi de s'appuyer sur les catégories mentales inhérentes à l'être humain pour bâtir quelqu''ébauche de théorie que ce soit.

Mises considère que le premier maillon de la connaissance de l'action : la définition d'une grammaire de l'agir humain est l'objet de la praxéologie. Toutefois, elle n'a que peu à voir avec la sociologie puisqu'elle ne s'intéresse pas à l'accidentel, au circonstanciel dans l'action, mais uniquement à sa forme pure et à sa structure catégorielle.

La praxéologie s'appuie sur une démarche introspective, ses effets et ses propositions ne sont pas déduits de l'expérience

Pour Mises, seuls les individus pensent et agissent : ce sont donc les actions singulières qui l'intéressent, ce qui l'amène à rejeter tout concept dont l'origine se trouverait dans un ensemble collectif. Et pour cause, compte-tenu de la nature d el'action, un tel ensemble n'a pas d'existence propre pour Mises, car il est la résultante d'un ensemble de comportements individuels seuls susceptibles d'observation.

Ceci l'amène à rejeter toute forme de macro-économie, ou plus exactement, la distinction entre macro et micro économie.

Mises caractérise ainsi une action :

- elle ne concerne que l'individu

- elle mobilise des ressources, à hauteur d'au moins deux minimum : les facultés mentales et le temps.

- l'action implique toujours de prendre et rejeter, car l'ensemble des opportunités ne peut être exploitées. Il y a donc un choix qui s'opère.

- l'action requiert une intentionnalité : elle est un comportement conscient, ou, à tout le moins, une activité avec un objectif. 

Il s'ensuit que l'action est un choix délibéré et par suite, que l'homme dispose d'un libre-arbitre. Cela va bien évidemment à l'encontre du positivisme, behaviorisme, et cetera...

Aujourd'hui (c'est l'auteur de l'article qui l'ajoute, ce n'est pas dans le livre) Mises rejeterait certainement en bloc toutes les bourideuseries et la sociologie de gauche en général. Notre manière de considérer les phénomènes sociaux est radiclement opposée à ses vues. 

En définitive, toute action a une signification et l'acte vise à obtenir un résultat.

Trois conditions sont nécessaires à l'action :

- éliminer un gêne, c'est à dire ressentir un déséquilibre ou une insatisfaction 

- désirer substituer un état des choses plus favorable (du point de vue de l'individu) à un autre

- croire en la réussite de son action. Celui qui accomplit l'action croit que le moyen employé obtiendra l'effet désiré.

Dès lors qu'un individu agit, il opère un choix, ce qui signifie qu'il renonce à quelque chose en lui assignant une valeur plus basse, tandis que corollairement, il assigne une valeur plus haute à son objectif.

Comme toute action s'inscrit dans le temps et est une spéculation si bien que les mathématiques ne peuvent rendre compte de la praxéologie, puisque les relations mathématiques sont coexistantes et interdépendantes.

Quand un praxéologue étudie une action, tout ce qu'il peut en dire est indépendant des motifs qui la suscitent et des buts recherchés. Il s'ensuit qu'il n'y a aucune différence entre un but égoïste et un but altruiste. La logique humaine est identique quel que soit le contenue final des objectifs des acteurs

Un théoricien praxéologue s'abstiendra donc de porter des jugements de valeur. Si une référence est faite au moyen plus ou moins approprié d'un moyen utilisé, cela ne peut être que du point de vue de l'individu agissant. 

Poursuivant son cheminement, Mises déclare donc que toute action est rationnelle, tout du moins, tant que le but d'une action est toujours d'obtenir la fin visée. 

Nous avons vu ci-dessus qu'une action était un choix avec valorisation spécifique des situations. Une action exprime donc une préférence. A l'inverse, aucune action ne peut rendre compte d'une indifférence ; en fait, l'action est même le contraire de l'indifférence.

l'agir repose sur un raisonnement circulaire, puisque les actions se succèdent les unes aux autres : une action qui comble un besoin en crée donc nécessairement un autre. Donc, toute action réussie produit une préférence. Ceci signifie qu'équilibre et déséquilibre sont corrélés : aucun équilibre n'est stable, et il entraîne nécessairement le déséquilibre.

Là encore, je fais une remarque qui m'est propre : je trouve dans cette manière de raisonner pas mal de points communs avec ce que dit Schumpeter de l'entrepreneur. D'ailleurs, Mises considère l'entrepeneur comme l'achétype de l'homme agissant. Sur la circularité de l'action, je la constate, mais, je suis sceptique sur les prémisses du raisonnement de Mises. j'y reviendrai plus tard.

Toute action est donc un effort pour créer un équlibre, et c'est une tendance naturelle de l'action. C'est parce que l'individu imagine un autre cadre d'actions, une autre fin et d'autres moyens qu'il peut s'engager dans une nouvelle séquence d'actions.

On a là un bon modèle pour explique ce qu'est l'entrepreneur. En effet, la fonction entrepreneuriale, c'est la recherche incessante de nouveaux gains de satisfaction. L'individu scanne en permanence son environnement pour déterminer les moyens disponibles et adpatés en vue d'une fin

Du point de vue praxéologique, c'est le choix d'une stratégie pour atteindre une fin choisie qui définit l'acte économique.

A l'issue de ce chapitre, on comprend de mieux en mieux comment la praxéologie va pouvoir servir une analyse économique, et comment cette analyse partira de l'entrepreneur, c'est à dire de l'individu, plutôt que de s'appuyer sur des phénomènes de masse, comme on le trouve chez les Marxiste ou les Libéraux classiques. 

Il existe deux grands courants, chez les néo-libéraux : l'un, c'est lécole de Chicago, c'est à dire les monératistes, et l'autre...l'école autrichienne.

Pour bien comprendre que tout cela n'est pas si loin, je rappelle les dates de Mises : Ludwig Von Mises est né en 1881 et décédé en 1973

 En considérant tout cela, je me demande parfois jusqu'à quel point la démarche praxéologique n'est pas finalement une certaine forme de néo-aristotélisme. Ce serait certainement un point à étudier, mais je ne suis pas certain d'en avoir la compétence.

Je demeure toutefois prudent : les idées de Mises ont été récupérées par certains économistes libéraux dont j'ai du mal à humer le fumet particulièrement droitier fort peu délicat. Je pense en particulier à Jacque Gallero qui anime des émissions sur Radio-Courtoisie. Beaucoup d'économistes qui se réclament de l'école autrichienne en France sont proches de Démocratie Librérale, le mouvement d'Alain Madelin. En Espagne, des économistes de la même tendance ont conseillé Monsieur Aznar, et en Italie, un ministre de Berlusconi. Aux USA, on retrouvait des néo-autrichiens proche de Donald Reagan.

Pas sûr que tous ces économistes néo-libéraux s'accordent vraiment avec la social-économie de Bayrou et du MoDem... 

 Mais bon, quand on veut connaître un adversaire politique, il faut lire les écrits de ses penseurs. Et puis les théories de Mises ont quelque chose d'indiscutablement séduisant. Une fois l'ouvrage de Thierry Aimar fini, je prendrai alors le temps de critiquer les points qui me paraissent les plus contestables de cette théorie.

 

mercredi, 05 décembre 2007

Capitalisme, Socialisme et Démocratie (5) : la destruction créatrice

Me voici donc au chapitre 7 de Capitalisme Socialisme et Démocratie. Impressionnante profondeur de vue de Schumpeter. On se demande comment les premiers libéraux ont pu s'imaginer le capitalisme idéal comme un état de concurrence pure et parfaite réalisée ad vitam aeternam.

L'essence du capitalisme, c'est tout l'inverse : bien au contraire, c'est de rompre en permanence tout état d'équlibre commercial, et de fonctionner, par essence en état de concurrence imparfaite, tout simplement parce qu'une position est remise en permanence en question

Mais écoutons plutôt Schumpeter. 

La point essentiel à saisir consiste en ce que, quand nous traitons du capitalisme, nous avons affaire à un processus d'évolution.

[...] 

Le capitalisme, répétons-le, constitue, de par sa nature, un type ou une méthode de transformation économique et, non seulement il n'est jamais stationnaire, mais il ne pourrait jamais le devenir. Or, ce caractère évolutionniste du processus capitaliste ne tient pas seulement au fait que la vie économique s'écoule dans un cadre social et naturel qui se transforme incessamment et dont les transformations modifient les données de l'action économique : certes, ce facteur est important, mais, bien que de tel­les transformations (guerres, révolutions, etc.) conditionnent fréquemment les mu­ta­tions industrielles, elles n'en constituent pas les moteurs primordiaux. Le caractère évolutionniste du régime ne tient pas davantage à un accroissement quasi-automati­que de la population et du capital, ni aux caprices des systèmes monétaires - car ces facteurs, eux aussi, constituent des conditions et non des causes premières. En fait, l'impulsion fondamentale qui met et maintient en mouvement la machine capitaliste est imprimée par les nouveaux objets de consommation, les nouvelles méthodes de production et de transport, les nouveaux marchés, les nouveaux types d'organisation industrielle - tous éléments créés par l'initiative capitaliste.

[...] 

L'ouverture de nouveaux marchés nationaux ou extérieurs et le développement des organisations productives, depuis l'atelier artisanal et la manufacture jusqu'aux entre­prises amalgamées telles que l’U.S. Steel, constituent d'autres exemples du même processus de mutation industrielle - si l'on me passe cette expression biologique - qui révolutionne incessamment  de l'intérieur la structure économique, en détruisant con­ti­nuellement ses éléments vieillis et en créant continuellement des éléments neufs. Ce processus de Destruction Créatrice constitue la donnée fondamentale du capita­lisme : c'est en elle que consiste, en dernière analyse, le capitalisme et toute entreprise capitaliste doit, boa gré mal gré, s'y adapter.  

 Pour ma part, quand je lis la Croissance et le Chaos de Christian Blanc, que je cite souvent, c'est exactement ce dernier avertissement que j'y vois. Or, en France, à plusieurs égards, nombre d'éléments de notre structure économique ont vieilli, et mal, sans parler de ceux qui ont disparu. Il suffit de lire la page de garde du quotidien Le Monde du mercredi 05 décembre 2007 ; on y trouve le titre suivant : les multinationales des pays émergents arrivent

Chine, Inde et Brésil fournissent le gros du contingent des nouveaux challengers, dont le Boston Consulting Group (ceux-là même auxquels Nicolas Sarkozy a fait appel pour élaborer son programme), cabinet de conseil en stratégie, établit le classement.

De plus, et cela, je le rajoute ici, nous autres nantis de longue date, nous nous croyons à l'abri grâce à nos services, et tout particulièrement nos services financiers. Or, ce que je pressens, c'est que bientôt, nous serons concurrencés également sur ce segment. Il y a donc une véritable urgence à laquelle nos responsables politiques doivent s'atteler. Or, la Destruction Créatrice, j'ai bien l'impression que pour l'instant, c'est le dernier souci de notre gouvernement... 

Je conclus avec cette dernière citation, toujours dans le même chapitre :

En deuxième lieu, puisque nous avons affaire à un processus organique, l'analyse du fonctionnement d'un élément spécifique de l'organisme - par exemple, d'une entre­prise ou branche distincte - est, certes, susceptible d'élucider certaines particularités du mécanisme, mais non de conduire à des conclusions plus générales. Chaque mouvement de la stratégie des affaires ne prend son véritable sens que par rapport à ce processus et en le replaçant dans la situation d'ensemble engendrée par lui. Il im­por­te de reconnaître le rôle joué par un tel mouvement au sein de l'ouragan perpétuel de destruction créatrice - à défaut de quoi il deviendrait incompréhensible, tout com­me si l'on acceptait l'hypothèse d'un calme perpétuel.