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dimanche, 23 mars 2008

Les Verts Libérés

Je me demande si les Verts se rendent compte que les Socialistes les prennent pour d'authentiques semi-débiles, à Paris. A leur place, je crois que je serais un tantinet vert de rage. Mais pour la circonstance, comme j'ai plutôt le sens de l'humour, j'ai plutôt bien rigolé en lisant l'interview de Anne Hidalgo dans le JDD d'aujourd'hui :-D

Arf, je cite le passage concerné :

Vous sentez-vous soulagée de ne plus être "l'otage" des Verts?


Qu'ils ne soient plus un groupe charnière, c'est plutôt une bonne chose pour la démocratie. On ne se retrouvera plus dans des situations difficiles qui nous amenaient à négocier en permanence. Cependant, on a besoin des idées des Verts, de leur influence et leur énergie. Et je pense qu'eux-mêmes doivent se sentir un peu "libérés" de ne plus être en permanence dans une position d'empêcheurs de tourner en rond.

Ben moi, j'ai bien ri, mais les Verts, ils en pensent quoi, au fait ? Ce serait mieux, j'imagine, pour la démocratie que les Verts disparaissent ? Bon, moi, j'abonde sur un point, c'est qu'ils sont en effet chiants, mais en même temps, ils sont nécessaires, et souhaiter leur élimination politique, cela confirme tout à fait l'analyse que Bayrou et Marielle de Sarnez font à propos de la volonté d'hégémonie politique souhaitée par le PS ; cela dit, si elle pense cela, c'était bien la peine de faire alliance avec eux...Quand je pense que Verts + MoDem, à Paris, cela pèse 17% de l'électorat...  

15:20 Publié dans Paris | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : anne hidalgo, verts, démocratie |  Facebook | | |

mardi, 04 mars 2008

et si Paris devenait une démocratie ?

Je viens de jeter un oeil sur le simulateur de MuniParis (carte interactive) et j'avoue qu'il n'incite pas à l'optimisme ; le scrutin municipal est l'un des plus injustes de toutes les élections françaises. Le parti qui arrive en tête ramasse doublement la mise. 1. Il obtient évidemment une majorité absolue de sièges. 2. Mais cela ne s'arrête pas là : le reste des sièges est distribué au plus fort reste en comptant à nouveau l'intégralité du pourcentage obtenu pour le parti majoritaire. De cette manière, non seulement il s'adjuge la majorité absolue des sièges, mais aussi son pourcentage sur le reste des sièges. Autant dire qu'il ne reste de place que pour les poids lourds...

Pour que le MoDem obtienne des conseillers municipaux, il faudra la plupart du temps obtenir des scores très importants, supérieurs à ce que nous prédisent les sondages voire devenir par arrondissement l'opposant principal.  Et quand il s'agit d'un arrondissement qui ne donne pas beaucoup de conseillers de Paris, il faut alors réaliser un score monstrueux.

Pour ma part, je plaide pour une réforme de ce scrutin de manière à ce qu'il respecte mieux la pluralité des avis exprimés. Le fonctionnement actuel permet de "punir" les mauvais arrondissements (ceux qui n'ont pas voté pour la majorité) sans aucun recours pour ces derniers. Et quand c'est une troisième voie qui s'exprime, indépendante des deux autres, c'est pire, car elle n'a pas voix au chaptire. 

De ce que j'ai examiné, pour l'instant, il me semble que Marielle de Sarnez, Elisabeth de Fresquet, Didier Bariani ont des chances de parvenir en cas d'indépendance au second tour, à devenir conseiller de Paris. Corine Lepage et Jean Peyrelevade pourraient aussi créer la surprise.

Peut-être aussi Olivier Pagès et Géraldine Martiano dans le Xème et XIème. Eric Azière pourrait aussi s'en sortir pas trop al s'il dépasse 14%. Ce qui est sûr, c'est que cela sera difficile. Par exemple, pour que Véronique Devolvé-Rosset obtienne un siège de conseiller, il faut qu'elle dépasse purement et simplement la gauche au second tour : exercice difficile car cela suppose au moins 25% des voix !!!

581821186.jpgJe relisais la note du 04 septembre de Marielle de Sarnez dans Féminin au singulier, son journal de bord, et notamment ses observations sur la démocratie à Paris.

Elle y juge anormal que le maire de Paris ne soit pas élu directement par les Parisiens, et que les maires d'arrondissement aient si peu de pouvoirs. Elle trouve également très regrettable qu'un seul bord dirige la ville, au mépris de l'autre et s'engage, en ce qui la concerne, à associer les principales sensibilités politiques à la gestion de la ville.

Pour moi qui ai expérimenté dans les trois arrondissements successifs où j'ai habité (5ème, 15ème et 16ème) cette réalité, j'appelle en effet de mes voeux un tel changement.

Je propose également à cet effet de renforcer les pouvoirs de conseillers de quartier, et de les faire élire de manière à ce qu'ils aient une légitimité démocratique. 

Je rappelle à ce sujet les propositions du MoDem et de Marielle de Sarnez sur la Vie citoyenne et les conseils de quartier :

Valoriser les corps intermédiaires

  - Améliorer la représentativité des conseils de quartiers par la rédaction d’une Charte de fonctionnement des conseils de quartier, qui permettra d’assurer une meilleure représentativité de la population en élargissant l’accès des conseils à l’ensemble des Parisiens. 

- Renforcer l’information de la population parisienne sur les conseils de quartiers afin d’é largir leur assise, notamment en direction des populations défavorisées.

- Engager une réflexion sur l’élection par les habitants des membres des conseils de quartier. 

- Augmenter leurs moyens budgétaires ; retransmettre par Internet leurs débats.

- Leur conférer un droit d’initiative, les intégrer dans toutes les procédures de concertation pour les projets locaux. 

- Associer les Conseils de quartier à la réflexion sur l’implantation de zones de livraison et de parkings pour les 2 roues.

- Organiser une conférence annuelle des conseils de quartier à l’échelle de Paris.

Que des idées excellentes qui me conviennent tout à fait et qui permettraient aux Parisiens de ne pas se retrouver systématiquement devant le fait accompli. L'exemple de cela, c'est la construction d'un centre commercial à Beaugrennelle dans le 15ème avec d'immenses galeries sans concertation aucune avec les habitants du quartier, ou encore la volonté d'amputer le parc  Sainte-Perine d'une partie de sa verdure pour construire des logements sociaux (ce que l'on appelle déshabiller Pierre pour habiller Paul, en somme) et je passe sur toutes les rues et voiries transformées par surprise sans en aviser les riverains. Il n'est pas inutile de préciser que le 15ème et le 16ème sont des arrondissements qui ont l'habitude de "mal" voter...

Je ne suis pas étonné de voir Marielle de Sarnez valoriser les corps intermédiaires dans son programme de démocratie locale. Jai écrit à ce sujet une note le 10 janvier dernier à propos des connexions entre la pensée politique de Montesquieu et la pratique politique de Marielle de Sarnez et plus généralement du MoDem. 

J'en profite également pour signaler ce très bon blog du 16ème arrondissement : paris16.info. On ne partage pas forcément les mêmes convictions politiques, mais le maître des lieux est un individu très honnête et courtois, et le site est préoccupé de longue date par les problèmes de démocratie locale dans le 16ème. 

 

vendredi, 29 février 2008

Capitalisme,Socialisme et Démocratie (11) : que reste-t-il de la démocratie

Le dernier chapitre de Capitalisme,Socialisme et démocratie aborde la nature même de la démocratie elle-même. Et vu ce que je lis sur la démocratie (directe ou non) sur la blogosphère (tout aprticulièrement MoDem), je vais me faire un plaisir de citer ici-même la manière dont Schumpeter met complètement en pièces la doctrine classique de la démocratie. Dans un billet suivant,on rigolera bien avec la volonté du peuple...

 
Elle consiste donc à soutenir qu'il existe un « bien commun », faisceau de lumière projeté sur les problèmes politiques, qu'il est toujours facile de distinguer et que l'on peut faire percevoir à toute personne normale en recourant à des arguments ration­nels. On ne peut donc trouver aucune excuse pour quiconque ne distingue pas le bien commun, ni même aucune explication pour l'existence de tels aveugles, sinon, à part l'ignorance (à laquelle il peut être remédié), la stupidité ou quelque intérêt antisocial. En outre, ce bien commun implique des réponses précises à toutes les questions spé­cifiques, si bien que chaque fait social et chaque mesure prise ou à prendre peuvent être classés sans équivoque comme « bons ou mauvais »

Le fameux "bien commun"...Vous allez voir ce qu'il en fait du bien commun, Schumpeter... 


En premier heu, il n'existe aucune entité consistant dans un bien commun unique­ment déterminé sur lequel tous les hommes puissent tomber d'accord ou puissent être mis d'accord par la force convaincante d'arguments rationnels. L'absence d'une telle unité de vues ne tient pas primordialement au fait que certaines personnes peuvent désirer autre chose que le bien commun, mais au fait beaucoup plus fondamental que le bien commun doit nécessairement signifier des choses différentes pour des indivi­dus et groupes différents.

En second lieu, même si un lieu commun suffisamment précis - tel que le maxi­mum utilitariste de satisfaction économique se révélait comme acceptable pour tous, il ne s'ensuivrait aucunement que des réponses également précises pour­raient être données aux problèmes spécifiques à résoudre. Les divergences d'opinions en pareilles matières pourraient être suffisamment sérieuses pour entraîner la plupart des conséquences inhérentes à un désaccord « fondamental » sur les fins elles-mêmes.

Mais, en troisième lieu et en conséquence des deux propositions précédentes, la conception particulière, adoptée par les utilitaristes, de la volonté du peuple ou volonté générale s'évanouit en fumée. En effet, cette conception présuppose l'existen­ce d'un bien commun, uniquement déterminé et discernable par tous. A la différence des romantiques, les utilitaristes n'avaient aucune prescience de cette entité semi-mystique douée d'une volonté propre, de cette « âme du peuple » dont l'école histori­que de jurisprudence a fait si grand état. Ils faisaient ingénument dériver leur « volon­té du peuple » des volontés individuelles. Or, à moins qu'il n'existe un centre - le bien commun vers lequel gravitent, tout au moins à long terme, toutes les volontés indi­viduelles -, ce type particulier de volonté générale « naturelle » ne saurait se réali­ser. Le centre de gravité utilitariste, d'une part, unifie les volontés individuelles, tend à les fondre, sous l'influence de discussions rationnelles, en une volonté du peuple, et, d'autre part, confère à cette dernière, en exclusivité, la dignité éthique proclamée par le credo démocratique classique. Ce credo ne consiste pas simplement à idolâtrer la volonté du peuple en tant que telle, mais il est fondé sur certaines hypothèses relatives à l'objet « naturel », sanctionné par la raison utilitaire, de cette volonté. Or, aussitôt que la notion de bien commun se dérobe, la réalité et la dignité de ce type de volonté générale disparaissent du même coup. Et les deux piliers de la doctrine classique tombent inévitablement en poussière.

Ce dernier chapitre m'intéresse particulièrement, parce que la méthode de Schumpeter, c'est de volontairement accumuler les obstacles et d'anéantir les idées reçues (qui ont encore cours aujourd'hui !!!) afin de proposer une forme alternative imparfaite, sans doute, mais possible de la démocratie.

Au chapitre des mythes, j'aborderai ce qu'il dit de la volonté du peuple dans un prochain billet, et cela sera saignant. J'exprimerai également une réserve sur l'utilitarisme que condamne Schumpeter. Il me semble qu'une société marchande se constitue parce que chacun pense pouvoir trouver un avantage personnel par combinaison avec l'avantage personnel d'autrui ; tout du moins, c'est ainsi que Mises, par exemple, de l'école autrichienne, avec son modèle praxéologique, s'imagine que se forme le marché. Je ne dis pas que le marché est un bien commun au sens moral du terme, mais un bien commun au sens du bien que tous possèdent, oui, d'une certaine manière, certainement. Donc, ce bien commun, finalement, il pourrait bien prendre la place du bien commun moral de la doctrine classique. Et j'ajoute que Montesquieu, dans l'Esprit des lois, voit d'un bon oeil le commerce pour tout ce qu'il apporte en termes de paix et d'échanges. Cette position, que j'ai nourrie de mes lectures est à discuter, mais, je la dis ici aussi pour dire que je n'adhère pas forcément à 100% aux affirmations de Schumpeter. Ce que j'apprécie, c'est sa manière de ridiculiser le romantisme benêt et naïf qui aboutit aux pires dévoiements, et l'assurance tranquille du capitaliste convaincu.

jeudi, 10 janvier 2008

Capitalisme, Socialisme et Démocratie (10) : performance publique

Encore quelques chapitres de l'ami Schumpeter, dans Capitalisme, Socialisme et Démocratie : certains se sont réclamés de Schumpeter pour affirmer la supériorité du socialisme sur le capitalisme en raison de la comparaison des deux organigrammes qu'effectue Schumpeter.

 Il faut dire que l'organigramme tel que l'envisage l'auteur n'a plus grand chose de marxiste : d'une part, il l'imagine vidé de sa substance moralisante et idéologisante (l'argent c'est pas bien,les bourgeois sont des méchants, être riche c'est honteux, mort aux profiteurs) d'autre part, il rhébilite l'appât du gain au sein de l'économie publique qu'il décrit, excluant radicalement toute comparaison avec le système soviétique d'ailleurs, qu'il assimile à une mascarade.

Il écrit, par exemple, au chapitre 18 sur les archanges et les demi-dieux :

« L'appel aux archanges, à son tour, est l'écho de la thèse bien connue selon laquelle les modalités d'existence socialistes présupposeraient un niveau moral dont on ne saurait espérer que les hommes, tels qu'ils sont, puissent s'y hausser.

Les socialistes n'ont d'ailleurs qu'à s'en prendre à eux-mêmes si des arguments de ce calibre ont jamais apporté de l'eau au moulin de leurs adversaires. Ils ont, en effet, discouru à perte de vue sur les horreurs de l'oppression et de l'exploitation capitalistes qu'il suffirait, soi-disant, de faire disparaître pour révéler d'emblée la nature humaine dans toute sa beauté ou, en tout cas, pour amorcer un processus éducatif qui réfor­merait les âmes humaines jusqu'à les hausser au niveau moral réclamé 1. Ils se sont ainsi volontairement exposés, non seulement au reproche de flatter les masses à un degré absurde, mais encore au ridicule d'avoir épousé une doctrine à la Rousseau, depuis longtemps discréditée. Or, ces socialistes auraient parfaitement pu se passer de ces histoires de brigands, car les arguments de bon sens ne leur faisaient aucunement défaut pour étayer leur cause. »

 

Dans son régime socialiste, on cultive avant toutes choses la performance, et, à cet effet, Schumpeter réintroduit la récompense au mérite et l'appât du gain afin de favoriser la compétence et la productivité. 

« Mieux vaut reconnaître sans plus attendre qu'il serait également irréaliste, soit de se reposer exclusivement sur un sens du devoir purement désintéressé, soit de dénier catégoriquement le rôle important que cette vertu est susceptible de jouer. Même si l'on tient complètement compte des différents facteurs apparentés au sens du devoir, tels que la satisfaction que procurent le travail et le commandement, un système quelconque de récompenses, tout au moins sous la forme de promotion et de prestige sociaux, n'en aurait pas moins, on est en droit de le présumer, son utilité. D'une part, en effet, l'expérience quotidienne nous enseigne qu'il est difficile de trouver un homme ou une femme, quelle que soit leur élévation d'esprit, dont l'altruisme ou le sens du devoir ne comportent pas, dans quelque mesure, un alliage de ce que l'on pourrait désigner par le terme d'égoïsme désintéressé ou, si l'on préfère, de vanité ou de désir de s'affirmer. D'autre part, il est évident que l'attitude psychologique sous-jacente à ce désir, dont les manifestations sont souvent attendrissantes, est plus pro­fondément enracinée que le système capitaliste lui-même et fait partie de la logique de l'existence au sein de n'importe quel groupe social. Par conséquent, on aurait tort d'en faire bon marché en discourant sur le microbe capitaliste qui infecte les âmes et vicie leurs penchants « naturels ». »

«Quant au traitement préférentiel en termes de revenu réel, il convient d'observer, en premier lieu, que, dans une certaine mesure, une telle pratique, tout à fait indépen­damment de sa vertu stimulante, a pour but de ménager rationnellement le stock de ressources sociales existant. De même que les chevaux de course et les taureaux de concours sont les bénéficiaires reconnaissants de faveurs qu'il ne serait ni rationnel, ni possible d'accorder à tous les chevaux et à tous les taureaux, de même, si l'on entend respecter les principes de la rationalité économique, l'on doit réserver un traitement préférentiel aux hommes qui réalisent des performances exceptionnelles.» 

Il suggère de placer les individus issus de la bourgeoisie au sein de l'appareil productif aux postes de responsabilités afin d'y insuffler l'esprit de pragmatisme et d'efficacité de le classe bourgeoise. 

« Toutefois, il ne serait aucunement malaisé d'installer les hommes de souche bour­geoise aux places qui leur conviennent à l'intérieur de la bureaucratie socialiste, ainsi que de remodeler leurs habitudes de travail. Nous verrons plus tard que, tout au moins dans le cas d'une socialisation réalisée lorsque les temps auront été révolus, les con­ditions d'une adhésion morale à l'ordre de choses socialiste et d'un transfert des loyalismes en faveur de ce régime seraient probablement remplies, sans qu'il soit besoin de commissaires pour aboyer aux chausses des réfractaires ou pour les mordre. »

En termes modernes, installer aux postes-clef de l'administration des individus issus du privé qui auraient fait leur preuve... 

Son administration publique partage nombre de points communs avec l'entreprise monopolistique dont il s'est évertué à démontrer la supériorité en régime capitaliste dans plusieurs chapitres précédents (voir notamment Pratiques monopolistiques). 

Il soulève le principal problème, à mes yeux, en tout cas, inhérent à la gestion bureaucratique :

« La méthode bureaucratique de traitement des affaires et l'atmosphère morale qu'elle diffuse exercent fréquemment, à n'en pas douter, une influence déprimante sur les esprits les plus actifs. Cette inhibition tient principalement à la difficulté, inhérente à la machine bureaucratique, de concilier les conditions mécaniques de son fonction­nement avec l'initiative individuelle. »

Il va de soi que trouver une solution à ce mal consubstantiel à l'administration publique pourrait s'avérer intéressant pour tous ceux qui cherchent à réformer nos administrations. 

«Cette machine ne laisse fréquemment que peu de liberté aux initiatives, mais beau­coup de liberté aux manœuvres hostiles visant à les étouffer. Un tel état de cho­ses peut développer chez les fonctionnaires l'impression décourageante de la vanité de leurs efforts, laquelle engendre, à son tour, une mentalité qui s'extériorise dans des critiques stérilisantes dirigées contre les efforts d'autrui. » 

Tiens, allez savoir pourquoi, cela me rappelle quelque chose... 

mercredi, 02 janvier 2008

L'homme civilisé selon Schumpeter

Je poursuis Capitalisme, Socialisme et Démocratie, et en suis arrivé aux remarques préalables de Schumpeter sur la Démocratie. J'y reviendrai plus tard, mais je voulais juste soumettre aux lecteurs de ce blog cette définition de l'homme civilisé que je trouve très belle alors qu'il parle de la solidité des convictions démocratiques :

 L'homme civilisé se distingue du barbare en ce qu'il réalise la fragilité relative de ses convictions et néanmoins les défend sans reculer d'un pas.

Je vais en faire la devise de mon blog. Si, au MoDem, nous faisions nôtre une telle déclaration, j'en serais heureux. Ce que j'aime de Schumpeter, c'est sa propension à être impitoyable avec ses propres convictions. Nous aurons l'occasion d'en reparler ici.

dimanche, 30 décembre 2007

Capitalisme,Socialisme et Démocratie (9) : Atmosphère sociale et intellectuels en régime capitaliste

Les derniers chapitres de Capitalisme, Socialisme et Démocratie que j'ai lus, m'ont à la fois  laissé sur ma faim et à la fois procuré un intense sentiment de satisfation, par lequel j'avais peine à retenir un ricanement mauvais, tant je trouvais pertinent certaines de ses évocations :-) Voici ce que Schumpeter écrit, en introduction du chapitre 13 :

« Enfin, nous avons observé que le capita­lisme donne naissance à une mentalité d'objecteurs qui, après avoir détruit l'autorité morale de multiples institutions non capitalistes, en vient à se tourner contre les propres institutions de ce régime. Le bourgeois découvre, à sa grande stupéfaction, que l'esprit rationaliste ne s'en tient pas à mettre en question la légitimité des rois ou des papes, mais que, poursuivant son offensive, il s'en prend à la propriété privée et à tout le système des valeurs bourgeoises.»

Je suis un peu étonné, pour le coup, du manque de perspicacité de Schumpeter : il constate à raison que des phénomènes sociaux suivent les phénomènes économiques au sein de la société capitaliste. Mais, il n'imagine pas que ces phénomènes sociaux puissent évoluer de la même manière que les phénomènes économiques, c'est à dire avec un processus de création destructrice appliquée au social. Certes, l'un des aspects du Capitalisme, c'est de tendre à saper un certain nombre de valeurs qui le constituent, mais, sa force c'est d'être régulièrement capable de les récupérer ! Si Schumpeter avait connu mai 68 puis sa récupération ultérieure par les forces commerciales, il aurait été soufflé ! ou encore toute la publicité que l'on a pu tirer du mythe guévariste. Dans un domaine plus sérieux, la constitution de panier d'actions de société respectant une charte éthique et environnementale, tout simplement parce que ces sociétés sont plus perfomantes sur la durée : elles présentent en effet moins de risques, puisqu'elles respectent les législations et qu'elles inspirent confiance, ce qui est fondamentale dans une société et un marché de crédits comme le nôtre ! 

L'essence du capitalisme, c'est aussi de générer toujours plus de droit, parce que ces droits sont une sécurité pour le commerce et l'économie, même s'ils peuvent par ailleurs engendrer marginalement des rigidités. Tout le chapitre est un développement de l'idée exprimée en introduction. Bien sûr, en fin psychologue, Schumpeter observe des phénomènes justes : notamment, il a très bien pressenti la nature de l'agitation gauchiste, et il dresse un panorama saisissant des démagogues de tout poil s'emparant du discours anti-capitaliste. Faut-il pour autant réduire l'évolution sociale du capitalisme à cette agitation ? Je ne le pense pas.

Il n'en reste pas moins des moments savoureux : Schumpeter n'aime pas le type de l'intellectuel vain et débatteur, et ses interrogations rhétoriques et observations sont souvent jubilatoirement cruelles :

« Ce type social est malaisé à définir et cette difficulté est même l'un des symptô­mes associés à l'espèce. Les intellectuels ne forment pas une classe sociale au sens où les paysans ou les travailleurs industriels constituent de telles classes. Ils accourent de tous les coins de la société et une grande partie de leurs activités consiste à se com­battre entre eux et à former les avant-gardes d'intérêts de classes qui ne sont pas les leurs. Néanmoins, les attitudes de groupe qu'ils prennent et les intérêts de groupe qu'ils développent sont suffisamment accentués pour que beaucoup d'intellectuels adoptent les comportements généralement associés au concept de classe sociale.»

 J'aime bien le «ils acourrent» : on sent qu'il a envie de dire qu'ils se précipitent à la curée, le père Schumpeter...Mais il se lâche vraiment dans cet autre passage :

« Les intellectuels sont effectivement des gens qui manient le verbe écrit ou parlé et qui se différencient des autres écrivains ou orateurs par le fait qu'ils n'assu­ment aucune responsabilité directe en ce qui concerne les affaires pratiques. Cette dernière caractéristique en explique une autre : l'intellectuel, en général, ne possède aucune des connaissances de première main que fournit seule l'expérience. Une troisiè­me caractéristique consiste dans l'attitude critique de l'intellectuel, déterminée à la fois par sa position d'observateur - et même, dans la plupart des cas, de profane (outsider) - et par le fait que sa meilleure chance de s'imposer tient aux embarras qu'il suscite ou pourrait susciter. Profession de l'individu sans profession? Dilettantisme professionnel? Gens qui parlent de tout parce qu'ils ne comprennent rien?  »

Il ne les aime pas, n'est-ce pas ? J'ai eu déjà l'occasion d'en parler dans un autre billet, d'ailleurs. On comprend mieux la position de Schumpeter si l'on lit le chapitre 11, la civilisation du Capitalisme. En réalité, il y a un fond protestant très fort qui émerge chez Schumpeter : il aime l'idée de l'homme self made man, qui se forme tout seul, entreprend, et crée : un peu l'idéal des premiers protestants émigrés en Amérique, finalement. Pour ces hommes d'action, les intellectuels sont avant tout des ratiocinateurs. Très certainement, Schumpeter distingue les hommes de lettres ou les philosophes des intellectuels, même s'il ne le dit pas excplicitement. On croit comprendre, toutefois, à son analyse, qu'il a conservé une dent contre ces derniers...

C'est assez amusant : le côté systématiquement critique de l'intellectuel, allez savoir pourquoi, cela me rappelle quelque chose de déjà vu sur la blogosphère... Un peu comme la politique compassionnelle du samedi 29 décembre 2007...

dimanche, 23 décembre 2007

Capitalisme, Socialisme et Démocratie (8) : entrepreneur, espèce menacée...

Je poursuis ma lecture de Capitalisme, Socialisme et Démocratie,et, sans surprise, je m'intérsse cette fois aux menaces qui pèsent sur la fonction d'entrepreneur. Il faut bien comprendre que pour Schumpeter, la pierre angulaire, quasi-unique du capitalisme, c'est l'entreprise, dans toute sa polysémie, c'est à dire et en tant qu'institution, et en tant qu'action. Par suite, tout ce qui tend à réduire la liberté d'entreprendre tend à effacer l'essence-même du capitalisme.

«Nous avons vu que le rôle de l'entrepreneur consiste à réformer ou à révolutionner la routine de production en exploitant une invention ou, plus généralement, une possibilité technique inédite (production d'une marchandise nouvelle, ou nouvelle méthode de production d'une marchandise ancienne, ou exploitation d'une nouvelle source de matières premières ou d'un nouveau débouché, ou réorganisation d'une branche industrielle, et ainsi de suite)»

Au chapitre 12, il met notamment en évidence les facteurs d'effondrement qui minent l'entreprise et l'entrepreneur. Avec une très grande claivoyance, il observe que la dé-responsabilisation au sein de l'entreprise anihile progressivement le rôle de l'entrepreneur.

En cause, l'automotasion de la RD, les unités de production industrielle géantes ( qui anéantissent les petites entreprises), l'actionnariat irresponsable (que l'on songe, à ce sujet, aujourd'hui, aux désordres financiers), la bureaucratisation des gros systèmes.

- «L'unité industrielle géante parfaitement bureaucratisée n'élimine pas seulement, en « expropriant » leurs possesseurs, les firmes de taille petite ou moyenne, mais, en fin de compte, elle élimine également l'entrepreneur et exproprie la bourgeoisie en tant que classe appelée à perdre, de par ce processus, non seulement son revenu, mais encore, ce qui est infiniment plus grave, sa raison d'être» 

Il faut dire que les mouvements de concentration actuels ne viennent pas infirmer les déclarations de Schumpeter.  De là à éliminer la bourgeoisie, c'est  à discuter : il serait plus juste de dire que ce mouvement entraîne une mutation. En revanche, oui, certainement, ces grosses unités tendent à détruire l'esprit d'entreprise, et, en ce sens, l'entrepreneur bourgeois, pour autant que l'on considère que le bourgeois est nécessairement un entrepreneur. Il est vrai que Schumpeter, dans le chapitre précédent, la Civilisation du Capitalisme, a estimé qu'entreprise et bourgeoisie étaient consubstanstielles.

- « Le progrès technique devient toujours davantage l'affaire d'équi­pes de spécialistes entraînés qui travaillent sur commande et dont les méthodes leur permettent de prévoir les résultats pratiques de leurs recherches. Au romantisme des aventures commerciales d'antan succède rapidement le prosaïsme, en notre temps où il est devenu possible de soumettre à un calcul strict tant de choses qui naguère devaient être entrevues dans un éclair d'intuition générale» 

 Sur ce point, il me faut contester Schumpeter. Il n'a pas vu venir la nouvelle révolution industrielle que constituait l'informatique, et  a fortiori Internet. Il n'a eu la confiance nécessaire dans la force du capitalisme pour générer un nouveau far-west entrepreneurial. Or, dans ce nouveau champ, ce sont bien des individus et non des équipes, qui par un éclair de génie, ont construit des empires colossaux. Bill Gates avec Microsoft en est l'exemple le plus frappant, mais il n'est pas le seul. Que l'on songe au français qui avait créé Multimania dans les années 90  : quelques milliers euros d'investissement à la base et une revente pour 90 millions de dollars !

Plus récemment, l'exemple de Second Life est édifiant. Il y a trois années, Monsieur Linden vivait péniblement de son travail avec à peine 1500 à 2000 euros de salaire par mois. Aujourd'hui, il emploie 220 personnes. Schumpeter l'a dit, la force du capitalisme, c'est sa cacpacité à se renouveler. Et je suis sûr que nous aurons des surprises également avec les énergies renouvelables. Je vois apr exemple avec un intérêt certain les particuliers commencer à produire leur électricité et à la revendre à EDF.

 - «le processus capitaliste s'attaque, au dedans des grandes entreprises, à son propre cadre institutionnel (nous continuons à considérer la « propriété » et la « liberté de contracter » comme des éléments caractéristiques de cet ensemble). Sauf dans les cas, qui continuent d'ailleurs à présenter une importance considérable, où une société est pratiquement appropriée par un seul individu ou par une seule famille, la silhouette du propriétaire et, avec elle, l'œil du maître ont disparu du tableau. Nous y trouvons des dirigeants salariés ainsi que tous les chefs et sous-chefs de service. Nous y trouvons les gros actionnaires. Et aussi les petits actionnaires. Le premier groupe tend à acquérir la mentalité de l'employé et il s'identifie rarement aux intérêts des actionnaires, même dans les cas les plus favorables, c'est-à-dire ceux dans lesquels il s'identifie aux intérêts de la société, en tant que personne morale. Le second groupe, même s'il considère ses relations avec la société comme permanentes, même s'il se comporte effectivement comme la théorie financière voudrait que les actionnaires se comportassent, n'agit pas néanmoins, ni ne réagit comme le ferait un propriétaire. Pour ce qui est du troisième groupe, les petits actionnaires ne se soucient le plus souvent guère de ce qui n'est, pour la plupart d'entre eux, qu'une faible source de revenu, et d'ailleurs, qu'ils s'en soucient ou non, ils ne se dérangeront pas pour autant, sinon dans les cas où ils cherchent à exploiter, directement ou par personnes interposées, les moyens dont ils disposent pour incommoder les administrateurs.»

 C'est tellement bien vu que je ne vois pas grand chose à ajouter. Nous sommes en plein dans une probmlématique très actuelle, et ce qui me navre, pour autant que je m'en souvienne, c'est qu'à ma connaissance, Schumpeter n'a pas proposé de solutions ni même d'issue à cette crise. J'espère simplement qu'au MoDem, nous parviendrons à solutionner cette grave faille dans le système capitaliste et l'économie de marché, car elle pèse comme une menace permanente, désormais, sur l'économie mondiale. 

 

jeudi, 20 décembre 2007

Nintendo, Schumpeter et la WII

On entend (et on lit aussi sur la Toile) beaucoup l'idée que Nintendo organiserait délibérément une pénurie de WII sa dernière console de jeu. A vrai dire, Schumpeter, au chapitre 8 de Capitalisme, Socialisme et Démocratie, s'est penché sur les pratiques monopolistiques afin de démontrer que la plupart du temps, il ne s'agit pas pour les entreprises de maintenir artificiellement prix et production dans un certain état afin de maintenir un profit assuré, c'est à dire de se créer une situation stable, mais, bien plutôt de se doter d'une couverture dans un temps limité pour se protéger de certains aléas du marché. Une telle attitude doit se comprendre à l'aune de ce que Schumpeter appelle la destruction créatrice, dont j'ai eu l'occasion de parler sur ce blog. 
 

Si, par exemple, un risque de guerre est assurable, personne ne reprochera à une firme de recouvrer le coût des primes sur les acheteurs de ses produits. Or, ce risque, même s'il n'existe aucun moyen de l'assurer, n'en constitue pas moins un élément du prix de revient à long terme et, dans ce cas, une stratégie des prix visant au même objet pourra donner l'impression d'impliquer des restrictions évitables et d'engendrer des profits excessifs. De même, si un brevet ne peut être pris ou si, au cas où il serait accordé, il ne procurerait pas une protection efficace, il peut être nécessaire de pren­dre d'autres dispositions aux fins de justifier l'investissement - par exemple, d'appli­quer une politique de prix permettant d'amortir plus rapidement qu'il ne serait ration­nel de le faire si les aléas commerciaux étaient moins élevés, ou encore de procéder à des investissements supplémentaires en vue de se ménager une capacité de production excédentaire, réservée à des fins offensives ou défensives. De même, si des contrats à long terme ne peuvent être conclus à l'avance, une firme qui procède à des inves­tis­sements considérables peut être amenée à imaginer d'autres procédés pour s'attacher solidement les clients présomptifs.

 J'écoutais ce matin sur BFM les explications de Pierre Cuilleret, le directeur de la société Micromania, qui distribue la WII en France, et son commentaire était édifiant : il expliquait très bien comment Nintendo ne cherchait pas sciemment à réduire sa production, mais rapperlait simplement que cette entreprise avait failli plusieurs fois couler en raison d'un sur-investissement dans un produit qui n'avait pas percé comme attendu. De ce fait, elle préférait, dès lors, miser sur un succès moindre, quitte à perdre du chiffre d'affaires. 

Cela me paraît tout à fait l'illustration de ce qu'écrit Schumpeter. 

Quand il analyse ces stratégies d'affaires d'un point de vue instantané, l'économis­te ou le fonctionnaire-enquêteur observe des politiques de prix qui lui semblent abusives et des restrictions de production qu'il assimile à un refus d'exploiter toutes les possibilités de vente. Mais il ne voit pas que les agissements de cette nature constituent, au milieu de « l'ouragan perpétuel », de simples incidents, souvent inévi­tables, qui encouragent, bien loin de le freiner, le processus d'expansion à long terme. Une telle affirmation n'est pas davantage paradoxale que celle consistant à dire : les automobiles parce qu'elles sont munies de freins roulent plus vite que si elles en étaient dépourvues.

Bon, il y a tout de même parfois des ententes sur les prix, objectivement. Mais, en effet, ces ententes n'ont sans doute pas pour objet de se garantir une rente, une attitude qui serait extrêmement dangereuse pour l'avenir, mais bien de couvrir des risques. Le gouvernement a vendu à des prix records les licences de téléphonie, sous le ministère de Jospin. Je sais qu'il y a des profits monumentaux à attendre de ces licences, mais les sommes demandées étaient tellement énormes, sans compter les investissements nécessaires dans le développement du réseau, que je me suis demandé si les entreprises des téléphonie ne prenaient pas des risques inconsidérés, a fortiori en considérant la nature éminemment concurentielle du marché. En tout cas, très probablement, pour revenir à notre WII, il n'y a pas de pénurie sciemment organisée. 

« Comme nous l'avons vu, de telles entreprises sont agressives par nature et manient l'arme de la concurrence avec une réelle efficacité. Certes, leur intrusion ne saurait manquer, sinon dans des cas très exceptionnels, d'accroître en quantité ou d'améliorer en qualité la production totale, soit directement, par l'application de la nouvelle mé­thode - celle-ci ne fût-elle à aucun moment pleinement exploitée -, soit par la pression qu'elle exerce sur les firmes préexistantes. Cependant les conditions dans lesquelles sont placés ces agresseurs sont telles que, pour atteindre leurs objectifs offensifs ou défensifs, ils ont besoin d'armes supplémentaires, à côté des avantages de prix ou de qualité - ceux-ci devant d'ailleurs être constamment manipulés dans une intention stratégique, en sorte que, à tout moment considéré, les firmes novatrices donnent l'impression de se borner à restreindre leur production et à maintenir des prix élevés. »

 C'est tellement explicite, que je ne vois pas quoi dire d'autre. Schumpeter a tout de même anticipé avec une impressionnante préscience les problèmes économiques de notre époque. Nous abordons souvent ces questions avec le regard consumériste qui caractériste l'immédiateté de notre société de consommation. Or, ce regard s'étend très peu dans le temps. On peut par exemple supposer, et c'est très vraisemblable, que l'apparition de "générations" de processeur est fallacieuse, en ce sens que l'on aurait pu bien plus vite accéder à de plus performants processseurs. Mais il faut peut-être songer que les profits engendrés par cette célérité moindre couvrent certainement une large part des dépenses de RD nécessaires pour les entreprises.

mercredi, 19 décembre 2007

Capitalisme, Socialisme et Démocratie (7) : homo economicus

La civilisation du capitalisme est le 11ème chapitre de Capitalisme Socialisme et Démocratie. Schumpeter examine dans ce chapitre les fondamentaux historiques du capitalisme.

Il y a cinquante mille ans, l'homme a affronté les dangers et les chances de son milieu avec un comportement qui, selon certains « préhistoriens », sociologues et ethnologues, équivalait grossièrement à l'attitude des primitifs modernes 1. Deux éléments de cette attitude sont particulièrement importants à notre point de vue : la na­ture « collective » et « affective » du processus mental des primitifs et, s'y super­po­sant partiellement, le rôle de ce que, faute d'un meilleur terme, j'appellerai la ma­gie. Par « nature collective et affective » je fais allusion au fait que, dans les petits grou­pes sociaux indifférenciés ou peu différenciés, les idées collectives s'imposent d'elles-mêmes à l'esprit individuel beaucoup plus strictement que ce n'est le cas dans les grands groupes complexes: et aussi au fait que ces petits groupes aboutissent à leurs conclusions et décisions par des méthodes qui, au point de vue qui nous préoccupe, peuvent être caractérisées par un critérium négatif : le dédain pour ce que nous appe­lons la logique et, notamment, pour la règle de non-contradiction. En second lieu, j'entends par magie l'emploi d'un système de croyances qui, certes, ne font pas com­plètement abstraction de l'expérience - aucun rite magique ne saurait survivre à une série ininterrompue d'échecs - mais qui insèrent dans la succession des phénomè­nes observés des entités ou des influences émanant de sources non empiriques.

Moi, j'aime bien sa définition de la magie. Et comme nous avons actuellement à la tête de notre pays un spécialiste des incantations en tout genre, je laisse au lecteur le soin de savourer cette excellente dé finition de Schumpeter. J'en déduis d'ailleurs que Sarko est un grand shaman... 

[...]la pensée ou le comportement rationnels et une civilisation ratio­naliste [...] impliquent un élargissement, lent mais continu, du secteur de la vie sociale à l'intérieur duquel les individus ou les groupes ont accoutumé de faire face à une situation donnée, premièrement en essayant d'en tirer plus ou moins (mais jamais complè­tement) le meilleur parti possible, en se fiant à leurs propres lumières; deuxièmement, en agissant en conformité avec les règles de cohérence que nous groupons sous le terme « logique »; et, troisièmement, en se fondant sur des hypothèses satisfaisant aux deux conditions suivantes : que leur nombre soit réduit au minimum et que chacune d'elles soit susceptible d'être exprimée en terme d'expérience potentielle

 Voilà, ça, c'est l'apparition de l'UDF, tout aprticulièrement la Nouvelle UDF de 2002,  dans la politique. Je suis sûr que ceux qui étaient là à sa fondation se retrouveront dans cette définition de la pensée rationnelle.

[...] 

Ceci dit, l'attitude rationnelle s'est, apparemment, imposée avant tout à l'esprit humain sous la pression de la nécessité économique. C'est à notre tâche économique quotidienne que nous sommes, en tant que race, redevables de notre entraînement élémentaire au raisonnement et au comportement rationnels : toute logique, je n'hésite pas à J'affirmer, dérive du schéma de décision économique ou, pour employer l'une de mes formules favorites, le schéma économique est la matrice de la logique. Cette opinion me paraît plausible pour les raisons suivantes. Supposons que tel homme « primitif » fasse usage de la machine la plus élémentaire de toutes, déjà appréciée par nos cousins les gorilles : un bâton, puis que ce bâton se brise entre ses mains. S'il essaie de remédier à cet accident en récitant une formule magique - il pourrait, par exemple, murmurer : « Offre et Demande » ou « Planisation et Contrôle », dans l'es­poir que, après avoir répété neuf fois ces mots, les deux fragments se rassembleraient - ceci revient à dire que notre homme n'est pas encore sorti du cercle de la pensée pré-rationnelle.

Mouaaarrrrfff ! Toute ressemblance avec des faits récents ... Alors il y a deux gorilles qui sont dans un arbre, l'un est au PS et l'autre est à l'UMP. Ils ont un bâton qui se brisent. Alors le gorille UMP dit... et puis le gorille PS...Pas mal, non, l'histoire drôle ?

Mais s'il essaie de découvrir le meilleur procédé pour réunir les deux morceaux ou pour se procurer un nouveau bâton, il agit rationnellement, au sens où nous entendons ce terme.

Voilà, là, c'est l'apparition de l'homo democraticus sapiens sapiens...

Cependant il est évident que, à l'occasion de cette circons­tance comme de la plupart des autres circonstances économiques, l'échec fonctionnel d'une formule magique sera beaucoup plus frappant que ne saurait être l'échec d'une formule visant à ce que notre homme l'emporte dans un combat, soit heureux en amour ou décharge sa conscience du poids d'un remords. Ceci tient au déterminisme inexorable et, dans la plupart des cas, au caractère quantitatif qui distinguent le sec­teur économique des autres secteurs de l'activité humaine, et peut-être aussi à la banalité inexcitante inhérente au retour perpétuel des besoins et des satisfactions éco­no­miques. Or, une fois qu'il a été forgé, le comportement rationnel s'étend, sous l'influence pédagogique des expériences favorables, aux autres sphères d'activité et, ici encore, il initie les humains à cette entité remarquable : le Fait. 

Mouais. J'aimerais partager l'optimisme de Schumpeter, mais pour l'extension du comportement rationnel...Il faudrait en parler à l'omni-président qui a souvent du mal avec les faits...

 Ah, et ça, c'est pour les alter, marxistes, trosko, guévaristes, et cetera... :

Il convient de mentionner notamment deux points. J'ai signalé précédemment que la législation sociale ou, plus généralement, les réformes institutionnelles en faveur des masses n'ont pas été simplement une charge imposée à la société capitaliste par la nécessité inéluctable de soulager la misère toujours croissante des pauvres, mais que, tout en relevant automatiquement le niveau d'existence des masses par le jeu de son fonctionnement, le régime capitaliste a également fourni les moyens matériels d'une telle législation « et la volonté » de les mettre en oeuvre. Or, les mots entre guillemets appellent une explication complémentaire, ressortissant au principe du rationalisme généralisé. Le processus capitaliste rationalise le comportement et les idées et, ce faisant, chasse de nos esprits, en même temps que les croyances métaphysiques, les notions romantiques et mystiques de toute nature. Ainsi, il remodèle, non seulement les méthodes propres à atteindre nos objectifs, mais encore les objectifs finaux en eux-mêmes.  

 C'est un processus que pour ma part, j'ai constaté, en effet. Je pense , par exemple que l'investissement socialement responsable, le développement durable sont des objectifs remodelés par le capitalisme, en raison de sa rationnalité sous-jacente.

 

lundi, 10 décembre 2007

Capitalisme, Socialisme et Démocratie (6) : monopoles et concurrents

Au chapitre VIII de Capitalisme, Socialisme et Démocratie, Schumpeter pose une question majeure : que se passe-t-il si une ou des entreprises restreint (restreignent) la(leur production)  afin maintenir des situations acquises et maximiser les profits ?

 La réponse de Schumpeter risque de choquer plus d'un lecteur : en réalité, une telle manière d'agir pour une ou des entreprises ne rentrent pas dans le cadre d'une gestion malthusienne d'une situation acquise, car, ce serait, dans l'ouragan de la destruction créatrice, comme le dit Schumpeter, un risque majeur.

La réalité, c'est qu'il s'agit surtout d'une stratégie pour couvrir des risques, et donc, il est assez logique que les entreprises gèrent finalement rationnellement ces derniers.

Ainsi, si un observateur ne voit lui que des politiques de prix abusives, il ne réalise pas que c'est au contraire le signe d'une nouvelle phrase d'expansion.

Plutôt que de prendre les exemples de Schumpeter, il suffit de considérer l'évolution de l'informatique et du matériel informatique : il est évident, par exemple, que la puissance des processeurs ne gravit des degrés qu'avec l'idée de générer des produits subséquents à intervalles réguliers.

Mais ce-faisant, les entreprises qui les fabriquent préparent de nouvelles générations de matériel.  

On a soupçonné parfois certaine sgrandes entreprises de conserver sous le coude ou d'acquérir les brevets de technologies qui aurient pu remettre en question toute la structuration de leur production, et on peut penser sur ce sujet aux constructeurs automobiles et aux grands pétroliers, pour notre monde contemporain. 

Mais Schumpeter a envisagé ce cas de figure, et voici ce qu'il répond :

« Dès qu'une grande entreprise moderne se sent en mesure d'en couvrir les frais, elle s'empresse (aux États-Unis) d'installer un service de recherches dont chaque agent sait que son gagne-pain dépend du succès avec lequel il mettra au point des perfectionnements inédits. Or, une telle pratique ne suggère évidemment aucune aversion à l'égard des progrès techniques. Or ne saurait davantage nous opposer les cas dans lesquels des brevets acquis par de grandes entreprises n'ont pas été exploités rapidement ou même ne l'ont pas été du tout. En effet, une telle carence peut s'expliquer par des motifs parfaitement légitimes : par exemple, il peut advenir que le procédé breveté se révèle à l'expérience comme étant défectueux ou, tout au moins, comme n'étant pas sus­cep­tible d'être appliqué sur une base commerciale. Or, ni les inventeurs eux-mêmes, ni les économistes enquêteurs, ni les fonctionnaires ne peuvent être tenus, en pareille matière, pour des juges affranchis de toute opinion préconçue et leurs rapports ou protestations risquent facilement de nous livrer une image tout à fait déformée de la réalité .


[...]

Ceci revient à dire que la gestion adoptera toujours une nouvelle méthode de production susceptible, selon ses prévisions, de produire un flux plus important de revenu futur pour chaque unité du flux correspondant de dépenses futures (ces deux flux étant escomptés en valeurs actuelles) que ne saurait le faire la méthode anté­rieu­rement appliquée. La valeur de l'investissement passé, qu'il ait ou non pour contre-partie une dette consolidée à rembourser, n'intervient à aucun degré dans de telles décisions, sinon au sens et dans la proportion où elle entrerait dans les calculs servant de base aux décisions d'une gestion socialiste. Dans la mesure où l'emploi des vieilles machines économise des frais futurs par comparaison avec les résultats de l'intro­duction immédiate des nouvelles méthodes, le résidu de leur valeur d'emploi rentable constitue, bien entendu, un élément de décision tant pour le gérant capitaliste que pour le gérant socialiste, mais, à défaut d'un tel résidu, l'un ou l'autre de ces gérants passe un trait sur ce matériel périmé, toute tentative pour conserver sa valeur à l'in­vestissement passé entrant en conflit tout autant avec les règles dérivant du motif du profit qu'avec celles déterminant le comportement d'un commissaire socialiste.

 Cela me semble assez bien dit.

On aurait néanmoins tort de croire que des firmes privées possédant un équipe­ment dont la valeur est compromise par une nouvelle méthode contrôlée par ces mêmes firmes - si elles ne la contrôlent pas, le problème et la base du réquisitoire n'existent pas - n'adopteront la dite méthode que si le coût unitaire total obtenu avec le nouveau procédé est plus faible que le coût unitaire variable obtenu avec l'ancien, ou si l'investissement antérieur a été intégralement amorti conformément au plan adopté avant l'entrée en ligne de la nouvelle méthode. En effet, si l'on s'attend à ce que les nouvelles machines, une fois installées, survivent au delà de la période antérieure­ment prévue pour l'emploi des anciennes machines, leur valeur résiduelle escomptée d'après cette date constitue un autre élément dont on doit faire état. Pour des raisons analogues, il est faux de croire qu'une gestion socialiste, agissant rationnellement, adopterait toujours et immédiatement n'importe quelle méthode nouvelle susceptible de comprimer le coût unitaire global de production, ni qu'une telle pratique serait socialement avantageuse.

 

Il existe cependant un autre élément  qui affecte profondément le comportement en pareille matière et que l'on perd invariablement de vue. On pourrait le définir par l'expression « conservation ex ante du capital dans l'attente d'un progrès futur ». Fréquemment, sinon dans la plupart des cas, une firme en pleine activité n'a pas seulement à répondre à la question de savoir si elle doit ou non adopter une méthode nouvelle, bien définie, de production, pouvant être tenue pour la meilleure connue et dont on est fondé à croire que, sous sa forme actuelle, sa supériorité relative se maintiendra pendant un certain temps. Une machine d'un type nouveau ne constitue, en règle générale, qu'un chaînon d'une série de perfectionnements et peut devenir sans tarder désuète. En pareil cas, il ne serait évidemment pas rationnel de suivre la série chaînon par chaînon sans prendre en considération la perte de capital subie à chaque reprise. La véritable question est celle de savoir lequel de ces chaînons doit être saisi par l'entreprise et la réponse doit consister en un compromis entre des considérations qui reposent en grande partie sur des intuitions. Toutefois, l'entreprise devra, en général, attendre un certain temps afin de se faire une opinion sur l'évolution techni­que. Or, aux yeux d'un observateur placé à l'extérieur, un tel comportement pour­ra facilement passer pour une tentative visant à étouffer le progrès aux fins de conserver les valeurs de capital existantes. Et pourtant, le plus patient des « camarades » se révolterait à bon droit si une gestion socialiste était assez déraison­nable pour suivre l'avis d'un théoricien en mettant chaque année au rancart ses outillages et équipements à peine usés. 

Le texte est un peu long, mais il méritait d'être copié intégralement. En filigrane,Schumpeter soulève un autre problème, pas économique, celui-là, mais lié plutôt au statut et à la position de l'observateur de faits économiques. Ce n'est pas dans l'instant que l'on peut véritablement estimer la stratégie d'une entreprise, mais sur la durée.

Enfin, aux chapitre IX et X, Schumpeter évoque le développement des pays neufs et à leur développement. Il se demande notamment si une expansion économique demeurera possible une fois ces derniers tous développés.

Sa réponse est édifiante :

De même, comme nous l'avons reconnu au cours du chapitre précédent, les possibilités d'initiative offertes par les nouvelles zones à exploiter furent certainement uniques en leur genre, mais seulement au sens où le sont toutes les chances éco­no­miques. Il est parfaitement gratuit d'admettre, non seulement que « la fermeture de la frontière » doit causer un vide, mais encore que les initiatives quelconques suscep­ti­bles de se substituer aux initiatives de colonisation seront inévitablement moins im­por­tan­tes, quel que soit le sens que l'on prête à cet adjectif. Il est, au contraire, par­faitement possible que la conquête de l'air soit plus importante que ne le fut la conquête des Indes : nous n'avons pas le droit de confondre les frontières géogra­phi­ques avec les frontières économiques