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mardi, 28 décembre 2010

Asia, impure et infidèle...

L'opinion publique française a pu prendre connaissance du destin tragique et édifiant de la chrétienne pakistanaise Asia Bibi. Je tiens toutefois à signaler un très bon article de Célia Mercier, une envoyée spéciale du journal LiBération au Pakistan.

Il y avait dans l'histoire d'Asia, un élément qui n'avait pas manqué de m'étonner : les voisins musulmans de la famille d'Asia refusait de manger et de boire dans la même vaisselle qu'elle. Il s'agit là de quelque chose que l'on retrouve en Inde chez les Hindous, mais, à ma connaissance, pas en terre d'Islam, tout du moins, pas dans les préceptes religieux musulmans. 

Or, Célia Mercier a fait un vrai travail de journaliste, une vraie professionnelle en somme, en enquêtant sur les circonstances exactes des faits : le Pakistan est voisin de l'Inde, et, pour être lapidaire, il faut rappeler que jusqu'à 1947, le Pakistan n'était qu'une région de l'Inde. Enfin...des Indes, plutôt.

Or, pendant des siècles et des siècles, et ce en dépit de la conquête puis de la domination musulmane sur l'Inde pendant 600 ans, le système des castes a perduré dans toutes les strates de la société indienne, de l'est à l'ouest et du nord au sud. La partition de l'Inde et du Pakistan n'a rien changé à cet état de fait. 

Face à une répartition aussi rigide des statuts sociaux, seules une religion ou une idéologie universalistes et égalitaires pouvait attirer ceux-là mêmes qui se trouvaient au bas de l'échelle sociale.

C'est donc tout naturellement que les intouchables soit adhérèrent aux thèses marxistes, au cours du 20ème siècle, soit, plus tôt dans l'histoire de l'Inde, se convertirent au christianisme. 

Mais la culture commune n'oublia pas que ces nouveaux convertis étaient avant toutes choses des intouchables. L'animosité des musulmans pakistanais à l'égard des chrétiens locaux s'explique donc en grande partie par ce souvenir inscrit dans l'inconscient collectif indien.

Les autorités religieuses musulmanes sont conscientes, évidemment, de cette déviation par rapport à l'éthique islamique, mais elles laissent faire par impuissance ou par calcul politique. Un mollah interrogé par Célia Mercier explique ainsi : 

«Les musulmans ici n’aiment pas partager leur vaisselle avec les chrétiens. Ce n’est pas écrit dans le Coran, c’est mal de se comporter ainsi. Mais, même en tant que mollah, je ne peux pas dire la vérité, car c’est un tabou culturel. Les gens m’accuseraient d’être un infidèle !»

Aussi puissantes soient-elles, les religions monothéistes ont toujours peiné à éradiquer le substrat culturel qui les avait précédé. Soit elles l'ont récupéré (spécialité du catholicisme) soit elles l'ont laissé subsister dès lors qu'il n'entravait pas fondamentalement l'expansion politique du nouveau pouvoir religieux, choix de l'Islam en plus d'une circonstance.

Le comble de l'histoire, c'est que le Pakistan dispose d'un ministère des minorités, et qu'au final, c'est ce dernier qui finance actuellement la famille d'Asia. Le pouvoir politique pakistanais marche sur des oeufs. Évidemment, il aimerait bien exfiltrer discrètement Asia et que l'affaire s'arrête là, sans bruit. Mais de part et d'autres on ne l'entend pas ainsi : les extrémistes religieux veulent faire d'Asia un cas d'école pour asseoir leur influence et prouver qu'ils conservent la main sur la justice. Les libéraux et les progressistes (mais combien sont-ils ?) aimeraient bien enfoncer un coin dans la loi sur le blasphème. Si cette loi tombait, elle profiterait à tous ceux qui aspirent à plus de liberté, pas seulement aux Chrétiens. Mais c'est justement la confession d'Asia qui cristallise le conflit : chrétienne, elle est assimilée à l'Occident honni, et la défendre publiquement peut revenir, aux yeux d'une partie de l'opinion, à se faire les suppôts de ce même occident.

Il n'y a d'issue pour Asia que hors du Pakistan. Ce ne sont pas seulement des fanatiques qui sont prêts à attenter à sa vie, mais ses propres voisins. Je me devais de corriger ma première note : battue, violée et torturée parce Chrétienne ET Impure.

Ces derniers éléments avalisent en tout cas mon sentiment : à chaque cas de ce type, on trouve toujours une frange tiers-mondiste et lénifiante de l'opinion pour nous assurer de ne pas nous inquiéter et nous expliquer qu'une minorité d'extrémistes ne doit pas prendre en otage toute une religion (l'Islam, en la circonstance). Je suis au regret de devoir leur signifier que ce n'est pas une minorité mais une majorité, au Pakistan, qui partage nombre de vues des extrémistes de tout poil. Pire : l'enquête de Célia Mercier prouve même clairement que les religieux sont dépassés par leur base, contraints, in fine, de taire la vérité.

Il faut sauver Asia, et, assurément, la France s'honorerait à lui accorder l'asile politique ; le Brésil, par la voix de Lula, n'a d'ailleurs pas entendu pour le lui proposer. Le malheur, c'est que la cause d'Asia est perdue, même si sa famille et elle demeurent sauves.

Il eût fallu d'abord des voix fortes pour prendre sa défense, mais des voix fortes à l'intérieur même du Pakistan. Ensuite, il eût fallu aussi que ces voix fussent astucieuses : défendre Asia seulement sur la base de sa religion était risqué. On pouvait, en revanche, faire valoir que justement la condamnation n'était pas le fait de sa croyance religieuse, mais d'un ancien statut qui contredisait clairement les préceptes de l'Islam. Le malheur, c'est qu'il n'y a pas de religieux libéraux en terre de Pakistan parce qu'il n'y a pas de débat théologique.

Il existe pourtant bien une opinion pakistanaise progressiste, qui s'exprime dans des journaux d'idées, mais aussi sur des blogues.

Il ne convient, néanmoins, de ne guère se faire d'illusions : tout libéraux et progressistes qu'ils soient, ces blogueurs et ces journalistes font preuve du même nationalisme étroit que leurs semblables moins éduqués. Ils n'éprouvent aucune difficulté à placer sur le même plan Aafia Siddiqui et Asia Bibi.

Or, la première, loin d'être une pauvre paysanne pakistanaise est une femme éduquée en lien avec Al Qaeda, impliquée dans des projets d'attentats. Mais voilà, même éduqués, on est prompt, au Pakistan, à invoquer le complot ou la main secrète d'Israël derrière chaque cas monté en épingle.

Conclure plus généralement, à propos des Chrétiens d'Orient, comme le fait Romain qu'il n'y a pas choc des civilisations et que la droite ne cherche qu'à faire son beurre sur cette thématique me paraît un tantinet illusoire. Et encore, c'est un euphémisme. Ce qui est vrai en revanche, c'est que si choc il y a, il n'est pas réductible à un affrontement bloc contre bloc parce que ni l'Islam, ni l'Occident et ses valeurs d'origine judéo-chrétienne ne sont monolithiques. Il y a chocs. Pas choc, mais chocs, qui se déclinent en autant de cas de figure qu'il existe de facettes des civilisations. Parfois, de ce choc, naissent des illuminations, et parfois, au contraire des cascades de malheurs.

Commentaires

Ne me fait pas dire que je n'ai pas dit. Je dis la même chose que toi sur "pas de choc de civilisation mais des chocs".
La question m'intéressant fortement comme tu le sais, je vois bien qu'il y a une conflictualité, j'en parle à longueur de billets sur le sujet. Ou alors tu avais juste envie que je commente.

Par contre, que la droite aie essayé la semaine dernière de faire son beurre en s'arrogeant ce combat, c'est avéré. La pétition des députés et sénateurs sur les chrétiens d'orient a été fermée aux parlementaires de gauche alors qu'elle aurait mérité une union. Et puis à titre perso je me fais souvent emmerder par des gens de droite sur le thème "t'es de gauche, t"as pas à parler des chrétiens opprimés". Heureusement que la plupart des gens de droite ne sont pas aussi sectaires et politiciens.

Écrit par : romain blachier | mardi, 28 décembre 2010

Pour le reste bravo d'avoir évoqué que la notion d'impureté ici est très loin de la pratique réelle de l'Islam. Ceci dit elle survient aussi parfois dans des pays non hindouistes d'origine.

Écrit par : romain blachier | mardi, 28 décembre 2010

Bonjour et bravo pour cette étude détaillée (mais que fait-il de ses vacances, entre aciérie et Asia Bibi ?).

Bravo aussi de rappeler que l'islam EST, comme le christianisme, une idéologie universaliste qui transcende les castes et classes sociales et reconnaît l'égale humanité des personnes.

L'islam joue ainsi un rôle très important, dans le sens des valeurs démocratiques, dans des pays de tradition féodale, castée ou marqués par une division ethnique, comme de nombreux pays du Maghreb et du Proche et Moyen-Orient (Cf. notamment les travaux de l'équipe de Philippe d'Iribarne sur des entreprises industrielles au Maroc et en Jordanie).

(Le communisme du XXème siècle aussi, mais dans une moindre mesure, car il désigne une catégorie sociale, celle des prétendus exploiteurs, à laquelle on ne reconnaît guère de droit ou de dignité).

Merci de rappeler aussi que les comportements des gens dans un pays donné s'écarte souvent des préceptes religieux, fût-ce dans un Etat créé pour une religion et nommé en pensant à elle (le Pakistan, "pays des purs").

Bravo de rappeler que ces comportements, qu'ils soient le fait de minorités ou de majorités, restent des comportements individuels, ce qui interdit de condamner en bloc la totalité des personnes (sauf à vérifier individuellement le comportement de centaines de millions de gens !). Même dans l'Allemagne nazie, il y a eu des résistants…

Et merci de rappeler enfin que ces dysfonctionnements collectifs (par rapport à l'idéal religieux) s'inscrivent souvent au coeur même des institutions religieuses et de leur discours, y compris quand ils sont criminels (omerta sur la pédophilie dans le clergé catholique jusque récemment, apartheid sud-africain ou privation des droits civiques aux Etats-Unis parfaitement acceptés par de nombreuses Eglises protestantes de ces pays pendant des décennies, règles pernicieuses privant de liberté spirituelle les "Légionnaires du Christ" jusque récemment aussi, etc. etc.).

Toutes ces formes de totalitarisme criminel sont à combattre, d'autant plus fermement qu'elles s'appuient sur les structures institutionnelles de religions. On peut, et il faut quand on en a l'occasion, comme semble le faire Célia Mercier, mettre les personnes face à cette contradiction avec les valeurs qu'elles prétendent défendre.

Écrit par : FrédéricLN | mercredi, 29 décembre 2010

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