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mercredi, 05 décembre 2007

Capitalisme, Socialisme et Démocratie (5) : la destruction créatrice

Me voici donc au chapitre 7 de Capitalisme Socialisme et Démocratie. Impressionnante profondeur de vue de Schumpeter. On se demande comment les premiers libéraux ont pu s'imaginer le capitalisme idéal comme un état de concurrence pure et parfaite réalisée ad vitam aeternam.

L'essence du capitalisme, c'est tout l'inverse : bien au contraire, c'est de rompre en permanence tout état d'équlibre commercial, et de fonctionner, par essence en état de concurrence imparfaite, tout simplement parce qu'une position est remise en permanence en question

Mais écoutons plutôt Schumpeter. 

La point essentiel à saisir consiste en ce que, quand nous traitons du capitalisme, nous avons affaire à un processus d'évolution.

[...] 

Le capitalisme, répétons-le, constitue, de par sa nature, un type ou une méthode de transformation économique et, non seulement il n'est jamais stationnaire, mais il ne pourrait jamais le devenir. Or, ce caractère évolutionniste du processus capitaliste ne tient pas seulement au fait que la vie économique s'écoule dans un cadre social et naturel qui se transforme incessamment et dont les transformations modifient les données de l'action économique : certes, ce facteur est important, mais, bien que de tel­les transformations (guerres, révolutions, etc.) conditionnent fréquemment les mu­ta­tions industrielles, elles n'en constituent pas les moteurs primordiaux. Le caractère évolutionniste du régime ne tient pas davantage à un accroissement quasi-automati­que de la population et du capital, ni aux caprices des systèmes monétaires - car ces facteurs, eux aussi, constituent des conditions et non des causes premières. En fait, l'impulsion fondamentale qui met et maintient en mouvement la machine capitaliste est imprimée par les nouveaux objets de consommation, les nouvelles méthodes de production et de transport, les nouveaux marchés, les nouveaux types d'organisation industrielle - tous éléments créés par l'initiative capitaliste.

[...] 

L'ouverture de nouveaux marchés nationaux ou extérieurs et le développement des organisations productives, depuis l'atelier artisanal et la manufacture jusqu'aux entre­prises amalgamées telles que l’U.S. Steel, constituent d'autres exemples du même processus de mutation industrielle - si l'on me passe cette expression biologique - qui révolutionne incessamment  de l'intérieur la structure économique, en détruisant con­ti­nuellement ses éléments vieillis et en créant continuellement des éléments neufs. Ce processus de Destruction Créatrice constitue la donnée fondamentale du capita­lisme : c'est en elle que consiste, en dernière analyse, le capitalisme et toute entreprise capitaliste doit, boa gré mal gré, s'y adapter.  

 Pour ma part, quand je lis la Croissance et le Chaos de Christian Blanc, que je cite souvent, c'est exactement ce dernier avertissement que j'y vois. Or, en France, à plusieurs égards, nombre d'éléments de notre structure économique ont vieilli, et mal, sans parler de ceux qui ont disparu. Il suffit de lire la page de garde du quotidien Le Monde du mercredi 05 décembre 2007 ; on y trouve le titre suivant : les multinationales des pays émergents arrivent

Chine, Inde et Brésil fournissent le gros du contingent des nouveaux challengers, dont le Boston Consulting Group (ceux-là même auxquels Nicolas Sarkozy a fait appel pour élaborer son programme), cabinet de conseil en stratégie, établit le classement.

De plus, et cela, je le rajoute ici, nous autres nantis de longue date, nous nous croyons à l'abri grâce à nos services, et tout particulièrement nos services financiers. Or, ce que je pressens, c'est que bientôt, nous serons concurrencés également sur ce segment. Il y a donc une véritable urgence à laquelle nos responsables politiques doivent s'atteler. Or, la Destruction Créatrice, j'ai bien l'impression que pour l'instant, c'est le dernier souci de notre gouvernement... 

Je conclus avec cette dernière citation, toujours dans le même chapitre :

En deuxième lieu, puisque nous avons affaire à un processus organique, l'analyse du fonctionnement d'un élément spécifique de l'organisme - par exemple, d'une entre­prise ou branche distincte - est, certes, susceptible d'élucider certaines particularités du mécanisme, mais non de conduire à des conclusions plus générales. Chaque mouvement de la stratégie des affaires ne prend son véritable sens que par rapport à ce processus et en le replaçant dans la situation d'ensemble engendrée par lui. Il im­por­te de reconnaître le rôle joué par un tel mouvement au sein de l'ouragan perpétuel de destruction créatrice - à défaut de quoi il deviendrait incompréhensible, tout com­me si l'on acceptait l'hypothèse d'un calme perpétuel. 

samedi, 17 novembre 2007

Capitalisme, Socialisme et Démocratie (2) : Théorie de la Valeur

Schumpeter aborde au chapitre III de la première partie de Capitalisme, Socialisme et démocratie, intitulé "Marx l'économiste" une question essentielle, car son retentissement se fait entendre à nos oreilles jusqu'à nos jours, non en raison de sa pertinence économique, mais bien d'attentes éthiques qui la jouxtent.

Marx, comme Ricardo, a bâti une théorie de la Valeur basée sur le travail. L'un comme l'autre énoncent que la valeur de chaque marchandise (dans l'hypothèse de la concurrence parfaite et de l'équilibre parfait, chez Ricardo)  est proportionnelle à la quantité de travail incorporée dans cette marchandise, pourvu que ce travail ait été effectué conformément aux normes existantes de l'efficacité productive (en somme que nul n'ait sciemment feignassé, si je puis me permettre l'expression, ou encore qu'un incompétent fini n'ait dirigé la fabrication, accroissant ainsi le temps "socialement nécessaire".

 Or, Ricardo et Marx, en ramenant la valeur à la quantité d'heures de travail, négligent bien des aspects :

- la situation de monopole, ou à défaut d'oligopole.

- la question de savoir si le travail est une source ou la cause de la valeur économique

Outre que cette théorie n'est utilisable qu'en cas de concurrence parfaite, elle nécessité aussi que le travail soit totalement homogène, faute de quoi, il devient nécessaire d'introduire des hypothèses supplémentaires.

Il faut ajouter un autre élément qui est la nécessaire rentabilité du capital investi.

Or, pour contourner cette difficulté (qui ne faisait pas sourciller Ricardo !) Marx a introduit entre le capital constant et le capital variable.

 Marx a raisonné sur ce point en pur économiste : il a considéré le travail comme une marchandise comme une autre, et non comme un phénomène distinct, et à ce titre, a estimé qu'on pouvait lui appliquer une théorie de la valeur. De là, il estime que le nombre d'heures ouvrées entrant dans la production du stock de travail emmagasiné sous forme du corps d'un travailleur correspond à la quantité d'heures ouvrées nécessaires pour le vêti, le loger, le nourrir et cetera... 

Or, dit Mzrx, une fois que les Capitalistes ont acquis ce "stock" ils sont en mesure de le faire travailler davantage que ce qu'il a coûté en temps de "fabrication".

En s'appropriant cette plus-value, les Capitalistes, selon Marx, "exploitent" le travailleur. Et voilà comment Marx applique sa théorie de la valeur au travail humain.

 Seulement, pour que cette théorie tienne ne serait-ce qu'un tout petit peu, il faudrait que

1. La situation soit celle d'une concurrence pure et parfaite

2. La situation économique soit complètement statique, ce qui est contradictoireavec l'essence même du capitalisme.

La seule chose que l'on pourrait admettre , c'est que ces plus-values se recréent incessament parce que le système capitaliste peine à demeurer durablement en équilibre.

Enfin, encore faut-il admettre que la marchandise-travail ait une valeur équvalente à la quantité d'heures ouvrées appliquées à sa production, or, une telle affirmation n'a évidemment rien d'une évidence, et ce n'est pas peu dire... 

Enfin, dernier aspect, si la plus-value repose  uniquement sur la valeur de l'énergie laborieuse, cela revient aussi à dire que le capital constant (c'est à dire celui que l'on n'affecte pas aux salaires) ne produit aucune valeur.

Donc, si l'on suit la logique marxiste, pour réaliser un maximum de profit, il faudrait que la composition organique des capitaux des entreprises soient dirigées vers le travail de l'ouvrier, ce qui est économiquement complètement idiot. 

Marx ajoute que les Capitalistes convertissent en moyens de production les plus-values réalisées sur le dos des ouvriers ; on peut traduire cette affirmation par l'équation "épargne=investissement". Mais, en réalité, l'investissement est nécessaire non pour accumuler les moyens de production, mais surotut pour pouvoir se transformer , tant l'essence du Capitalisme est d'être une lutte incessante entre entrepreneurs. et le fléchissement des profits ne vient pas des contradictions du capitalisme, mais de ce que se prépare une nouvelle vague dans le processus capitaliste : l'économie capitaliste ne saurait être stationnaire, elle doit être révolutionnée de l'intérieur en permanence, par des initiatives nouvelles, des marchandises nouvelles, de nouvelles mthodes de production, ou de nouvelles possibilités commerciales.

Les vagues de plus-value permettent de préparer cette évolution. Car toute entreprise est contrainte de procéder à des investissements pour survivre.La concentration des capitaux s'inscrit évidemment dans cette logique, et non dans celle d'accroître les profits sur le dos des travailleurs.

 

mardi, 06 novembre 2007

Capitalisme, Socialisme et Démocratie (1) : Marx et ses ouailles

Depuis le temps que je me réclame de Joseph Aloïs Schumpeter, je me suis dit qu'il était grand temps que je rende compte ici de son ouvrage majeur. A vrai dire, je dois admettre honteusement que moi-même, je ne connaissais Schumpeter que de manière bien trop fragmentaire. Ce travers va donc être réparé, puisqu'en parallèle de mes lectures sur Montesquieu, j'ai ouvert les pages de Capitalisme, Socialisme et Démocratie.

Et je dois dire que je n'ai pas été déçu : Schumpeter est doté d'un esprit acéré et corrosif et ses arguments sont toujours aussi pertinents que puissants. Pour ne rien gâcher, il écrit extrêmement bien et fait preuve d'un grand sens de l'humour. 

 J'ai notamment adoré le premier chapitre, Marx le Prophète. Tout en reconnaissant le génie du théoricien, Schumpeter n'est pas dupe du marxisme.

Le champ lexical de la foi et de la religion occupe une large part de ce premier chapitre. On rit à gorge déployée dès la première page, avec des petites notes féroces de bas de page de ce genre :

La qualité religieuse du marxisme explique également une attitude caractéristique da marxiste orthodoxe à l'égard de ses contradicteurs. A ses yeux, tout comme aux yeux de tout croyant en une foi, l'opposant ne commet pas seulement une erreur, mais aussi un péché. Toute dissidence est condamnée, non seulement du point de vue intellectuel, mais encore du point de vue moral. Aucune excuse ne saurait être invoquée en sa faveur à partir du moment où le Message a été révélé

Et, plus avant, pour expliquer l'avènement du marxisme :

Or, à des millions de cœurs humains le message marxiste du paradis terrestre du socialisme apportait un nouveau rayon de lumière en donnant un nouveau sens à la vie. L'on peut traiter, si l'on veut, la religion marxiste de contrefaçon ou de caricature de la foi - il y aurait beaucoup à dire en faveur de cette thèse -, mais l'on ne saurait contester la grandeur d'un tel achèvement, ni lui marchander son admiration. 

Et ce premier chapitre regorge de moments savoureux de ce type : un authentique régal, à lire pour commencer la journée de bonne humeur. 

Je ne résiste pas à la tentation, et j'en cite deux autres :

le socialisme marxiste appartient au groupe des religions qui promettent le paradis sur la terre 

Excellent, non ? Et dites-moi si vous ne reconnaissez pasle militant marxiste ou crypto-marxiste dans cette nouvelle saillie schumpeterienne :

Certes, une partie, d'ailleurs très minime, du succès de Marx peut être attribuée au stock, qu'il met à la disposition de ses ouailles, de phrases incandescentes, d'accusa­tions passionnées et d'attitudes vengeresses, prêtes à être utilisées sur n'importe quelle tribune 

 Trop fort:-D

Cela dit, Schumpeter annonce la couleur dès ce premier chapitre : s'il admire Marx pour la rigueur de ses constructions logiques, et pour une culture certaine du personnage, doublée au demeurant d'honnêteté, il escompte bien mettre à jour ses falsifications.

Et la première est d'ordre psychologique, je fais la citation ad hoc :

En procédant de la sorte et en attribuant - d'une manière tout à fait injustifiée - aux masses son propre mot d'ordre de la « conscience de classe », Marx a, sans aucun doute, falsifié la véritable psychologie de l'ouvrier (centrée sur le désir de devenir un petit bourgeois et d'être aidé par la puissance politique à accéder à cette position), mais, dans la mesure où son enseignement a été suivi d'effet, il a élargi et ennobli cette mentalité.

J'ai tout de même le fort sentiment que Schumpeter tape juste : il n'y a qu'à voir comment se sont reconstitués les privilèges au sein de classe ouvrière jusque dans les ex-pays soviétiques. Attribuer une conscience morale a priori à un groupe d'individus est un mensonge : sur ce point, Spinoza, dans son Traité politique, cherche à démontrer comment  les valeurs morales découlent de l'association des humains en une entité politique. Je suis fort sceptique sur ce point. Spinoza reconnaît d'ailleurs que ce sont nos appétits qui nous guident avant tout, et cela, quand bien même nous sommes constitués en entité politique.

 La seconde, d'ordre sociologique est bien plus percutante encore : Marx a tenté de plaquer de force sa théorie des classes sociales à ce qui avait précédé le monde bougerois, c'est à dire la féodalité. Il y a donc pour lui une continuité dans la possession des moyens de prdocution et du capital. or, historiquement, rien n'est plus faux.

Schumpeter écrit justement dans le second chapitre, Marx le Sociologue :

Comme la plupart des méthodes d'accumulation initiale valent également pour l'accumulation ultérieure - l'accumulation primitive, en tant que telle, se poursuivant à travers toute l'ère capitaliste - il n'est pas possible de soutenir que la théorie marxiste des classes sociales soit satisfaisante, sinon pour expliquer les difficultés relatives aux processus d'un passé lointain. 

[...] 

la réussite dans les affaires ne constitue évidemment pas en tous lieux la seule voie d'accès à l'éminence sociale ; or, une telle condition serait nécessaire pour que la propriété des moyens de production détermine causalement la position d'un groupe dans la structure sociale. Cependant, même s'il en était ainsi, définir cette position par la propriété serait aussi peu rationnel que de définir un soldat comme un homme ayant, par chance, un fusil. La notion d'une cloison étanche entre les gens qui (avec leurs descendants) seraient une fois pour toutes des capitalistes et les autres qui (avec leurs descendants) seraient des prolétaires une fois pour toutes n'est pas seulement, comme on l'a souvent signalé, entièrement dépourvue de réalisme, mais encore elle ignore le phénomène le plus frappant relatif aux classes sociales - à savoir l'ascension et la décadence continues des familles individuelles, accédant aux couches supérieures ou en étant exclues. Les faits auxquels je fais allusion sont tous évidents et incontestables. La raison pour laquelle ils n'apparaissent pas dans la fresque marxiste ne peut tenir qu'à leurs implications non-marxistes. 

Ce qui est frappant, c'est de voir comme nos alter-mondialistes et autres avatars crypto-marxistes modernes répliquent exactement les mêmes divagations. A certains égards, dans le domaine scolaire, le bourdieusisme avec les fameux "héritiers" poursuit la même logique.

En plein système capitaliste, la transformation sociale a bien existé, et le cas le plus probant en est la terre-mère du capitalisme, l'Amérique : jusqu'au début des années 70, les plus gros patrons d'entreprise viennent à plus de 90%  de classes sociales très modestes.

Plus récemment, Bill Gates vient de la classe moyenne. Et l'une des milliardaires les plus fameuses, J.K Rowling,  a vécu dans la misère, à moins de 400 euros par mois.

Alors, messieurs les gauchistes, cessez, s'il vous plaît avec vos falsifications mahonnêtes. Est-ce à dire que les privilèges n'existent pas ? Gare au discours inversement réducteur, bien évidemment, mais privilèges est-il le mot adapté, et à supposer qu'ils existent, ces privilèges sont-ils nécessairement indus ? et quand bien même sembleraient-ils héréditaires, cela signifie-t-il que cet état de fait est une fatalité ?

La réforme, d'essence démocratique, est nécessaire quand une catégorie d'individus verrouille les leviers du pouvoir, mais cela n'a pas forcément de rapport direct avec une lutte des classes, et, en tout les cas, s'il s'agit de castes, leur catégories logiques ne traversent nullement l'histoire, et l'expliquent encore moins. 

mardi, 09 octobre 2007

Capitalisme, Socialisme et Démocratie : les intellectuels inemployables et la haine du capitalisme

Je ne résiste pas à l'envie de publier cette analyse de Jospeh Schumpeter sur la surnumération des "intellectuels" dans une société. Incroyable acuité intellectuelle de cet homme...Je trouve que l'on trouve très bien expliquée ici la "haine" du petit intellectuel pseudo-gauchiste pour le capitalisme. A vrai dire, l'intellectuel gauchiste s'en accomode finalement très bien dès lors qu'il en tire un avantage.

Chapitre XIII, II, Sociologie de l'intellectuel 4ème point.

 En second lieu, qu'il y avait ou non chômage des intellectuels, leur multiplication donne naissance à des conditions d'emploi peu satisfaisantes - affectation à des travaux inférieurs ou salaires moins élevées que ceux des ouvriers les mieux rémunérés.
En troisième lieu, la surproduction des intellectuels peut créer des incapacités de travail d'un type particulièrement déconcertant. L'homme qui a fréquenté un lycée ou une université devient facilement psychiquement inemployable dans des occupations manuelles sans être devenu pour autant employable, par exemple, dans les professions
libérales
. Une telle faillite peut tenir soit à un manque d'aptitude naturelle - parfaitement compatible avec la réussite aux examens universitaires -, soit à un enseignement inadéquat : or, ces deux risques se multiplient toujours davantage, en nombres relatifs et en nombres absolus, au fur et à mesure qu'un nombre plus élevé de sujets est drainé vers l'enseignement supérieur et que le volume d'enseignement réclamé grossit indépendamment du nombre des individus que la nature a doués du don d'enseigner. A négliger ces déséquilibres et à agir comme si la création d'écoles, de lycées, d'universités supplémentaires se ramenait purement et simplement à une question de gros sous, on aboutit à des impasses trop évidentes pour qu'il soit besoin d'y insister. Quiconque ayant à s'occuper de nominations à des postes est personnellement qualifié pour formuler une opinion autorisée et peut citer des cas dans
lesquels, sur dix candidats à un emploi, possédant tous les titres universitaires requis, il n'en est pas un seul qui soit capable de l'occuper convenablement.
Par ailleurs, tous ces bacheliers et licenciés, en chômage ou mal employés ou inemployables, sont refoulés vers les métiers dont les exigences sont moins précises ou dans lesquels comptent surtout des aptitudes et des talents d'un ordre différent. Ils gonflent les rangs des intellectuels, au strict sens du terme, c'est-à-dire ceux sans attaches professionnelles, dont le nombre, par suite, s’accroît démesurément. Ils entrent dans cette armée avec une mentalité foncièrement insatisfaite. L'insatisfaction engendre le ressentiment. Et celui-ci prend fréquemment la forme de cette critique sociale qui, nous l'avons déjà reconnu, constitue dans tous les cas, mais spécialement en présence d'une civilisation rationaliste et utilitaire, l'attitude typique du spectateur intellectuel à l'égard des hommes, des classes et des institutions. Récapitulons : nous avons trouvé un groupe nombreux dont la situation nettement caractérisée est colorée d'une teinte prolétaire; un intérêt collectif modelant une attitude collective qui explique d'une manière beaucoup plus réaliste l'hostilité du groupe envers le régime capitaliste que ne saurait le faire la théorie (équivalant à une rationalisation au sens psychologique du terme) selon laquelle l'indignation vertueuse de l'intellectuel dressé contre le capitalisme serait simplement et logiquement provoquée par le spectacle d'exactions honteuses - théorie qui ne vaut pas mieux que celle des amoureux quand ils prétendent que leurs sentiments sont la conséquence logique des mérites de l'objet de leur passion 1. En outre, notre théorie rend également compte du fait que, loin de diminuer, cette hostilité s'accentue chaque fois que l'évolution capitaliste se traduit par une nouvelle réussite.

 Excellent, vraiment excellent. J'adore ce passage. Trop beau, et trop fort, il n'y a rien à ajouter.