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J'ai lu l'enfant de Maria Montessori (I)

Je n'ai pas immédiatement trouvé le Pouvoir Absorbant dont j'avais promis récemment la synthèse dans une note évoquant Maria Montessori et les pédagogies nouvelles. Du coup, je me suis rabattu sur l'Enfant, et je n'ai pas été déçu. Le livre date de 1936 mais il demeure tout à fait sans équivalent depuis. En fait, je suis bien content d'avoir lu l'enfant avant le pouvoir absorbant, car je pense que la lecture du premier éclaire celle du second.

La pensée de Maria Montessori s'ouvre sur un étrange paradoxe : le monde dans lequel arrive l'enfant à sa naissance lui  est destiné, il doit même le prolonger, et pourtant, ce monde ne le reçoit pas. En réalité, rien n'est conçu pour accueillir l'enfant. Considérant le traitement réservé à l'enfant dans les premiers jours  qui suivent sa venue au monde, Maria Montessori écrit : «il y a dans l'histoire de la civilisation une lacune. Il existe, à la première époque de la vie, une page blanche sur laquelle personne n'a encore rien écrit parce que personne n'a scruté les premiers besoins de l'homme

Maria Montessori superpose à la réalité de l'embryon physique une hypothèse psychique, l'existence d'un embryon spirituel. Or, elle souligne que très tôt, parce que le corps de l'enfant était inerte à la naissance, les adultes se sont imaginés qu'il en allait autant de l'esprit et que c'étaient leurs soins qui donneraient une vie psychique à l'enfant. Or, tout comme l'embryon physique a besoin d'une ambiance spécifique pour se développer, l'embryon sprituel a également besoin d'un environnement adapté à sa nature propre.

Tout le livre s'articule à partir de ces observations de départ. Maria Montessori remarque ensuite l'existence de périodes sensibles dans la vie de l'enfant. Pendant ces périodes, l'enfant est animée par de puissantes formes motrices qui contribuent à constituer son "moi" spirituel". Contrarier l'enfant dans ces périodes revient à faire obstruction à sa croissance, de même que l'on empêcherait une plante de croître par des procédés coercitifs. Il faut donc être très attentif à ces périodes et se garder, par exemple, de conclure hâtivement à l'existence de caprices de la part de l'enfant. Maria Montessori voit dans ces derniers souvent une manifestation de ces périodes. Bloquer l'une de ces périodes sensibles, c'est risquer d'en perdre le fruit à jamais.

Maria Montessori a constaté que les très jeunes enfants se montraient souvent très sensibles à l'ordonnancement des choses, et en particulier au respect exact d'un ordonnancement (le même) répété. Elle établit des corrélations très fortes entre ordre extérieur et ordre intérieur de l'enfant, au risque de voir le désordre de l'extérieur se répercuter sur l'intérieur jusque dans des manifestations physiologiques. Il lui est patent que l'enfant aime donc naturellement l'ordre.

L'un des torts les plus néfastes qu'un adulte puisse porter à l'enfant, ce n'est pas seulement d'agir à sa place, mais de substituer sa volonté à la sienne jusque dans ses actions, y compris quand elles se déroulent à distance. On parlerait de conditionnement, en psychologie moderne. Maria Montessori considère manifestement un tel procédé comme une calamité, une catastrophe spirituel pour le développement de l'esprit de l'enfant.

Les écueils sont donc nombreux, et il n'est pas étonnant, dans ces conditions, qu'une préparation spirituelle soit nécessaire pour les adultes, s'ils veulent générer l'ambiance la plus favorable possible à l'éveil de l'enfant.

Il serait trop sommaire et trop lapidaire de résumer un ouvrage d'une telle portée et d'une telle importance en un seul billet. C'est pour cette raison que j'en prévois quelques autres.

Ce que j'ai passé sous silence, c'est la métaphore filée quasi-continue dont use Maria Montessori dans tout son ouvrage. Lorsqu'elle évoque le développement de l'embryon spirituel dans le corps de l'enfant, elle utilise tout de même le mot incarnation. La pensée de Montessori est fortement imprégnée de christianisme (et très précisément de catholicisme) sans qu'il ne soit une seule fois question de religion dans son livre, au point que les mots chrétien, christ, catholicisme n'y sont pas une seule fois écrits ! L'ouvrage a donc clairement et sans contestation aucune une vocation scientifique, et non religieuse ni même métaphysique. Je pense que Maria Montessori a été littéralement fascinée par la découverte du développement propre de l'enfant. Personnellement, son enthousiasme, au sens étymologique du mot (dieu en soi, le divin en soi) dans l'observation de ce qu'elle assimile parfois à un mystère (au sens catholique du mot) m'a fait penser à l'évocation de Galahad contemplant l'intérieur du Graal dans les légendes des chevaliers de la Table Ronde. Pour ma part, je n'ai lu que la compilation de Jacques Boulenger sur le sujet, mais je sais que Malory, dans "Le Morte d'Arthur" de Sir Thomas Malory, précise dans quelles conditions Galahad regarde ce que contient le Graal. Je n'ai plus les mots exacts en tête, mais je me souviens que Galahad se met à trembler et qu'il est près d'expirer à la vision de ce qu'il a si longtemps recherché et que Joseph d'Arimathie lui permet de tenir entre ses mains.

Alors j'y vais un peu fort sur la comparaison, mais je vous assure que lorsque Maria Montessori parle de la naissance de l'enfant, on a l'impression que c'est de celle de Jésus Christ dont elle parle, et d'ailleurs, le mot "miracle" revient très régulièrement dans ses textes !

«Il vint au monde

El le monde fut fait pour lui.

Mais le monde ne le reconnut pas.

Il vint à sa propre maison

Et les siens ne le reçurent pas...»

C'est ainsi qu'elle achève le chapitre le nouveau-né...

 

Commentaires

  • tu donnes envie de le lire. mais datant de 1936 tu es sur qu'il n'est pas dépassé ? il y a quand même eux énormément de travaux sur le développement du petit enfant depuis

  • Bonjour Olympe,

    Je ne pense pas qu'il soit dépassé, même s'il est vrai, et heureusement, que la perception du nouveau-né a considérablement évolué (cela dit, on ne sait toujours pas beaucoup de choses sur le tout petit enfant, même à l'heure actuelle).
    Je prévois d'autres synthèses sur ce livre, sans compter les suivants.
    J'en ai fait un compte-rendu très "brut de béton", et, pour l'instant, j'ai passé sous silence les exemples concrets qu'elle donne. C'est tout de même très atypique comme démarche. J'aime beaucoup son idée d'incarnation et d'embryon spirituel : l'hypothèse qu'un être est caché dans le corps inerte comme le papillon dans sa chrysalide est très séduisante, surtout quand, comme Maria Montessori, on en tire toute une vision et une pratique de la pédagogie et de l'éducation. Ce que j'aime beaucoup, c'est que cette vision va à rebours de l'idée qui demeure dominante, et est très prégnante, naturellement dans les totalitarismes, de former l'enfant. Comme si l'enfant n'avait pas naturellement une forme (au sens aristotélicien du mot). Récemment, je lisais une compilation des écrits des Anciens sur l'école (A l'école des Anciens) et j'y ai lu qu'Aristote suggérait de ne pas s'énerver quand un enfant criait et pleurait. Il observe simplement qu'il faut y voir un exercice naturel bien utile le jour où il faudra reprendre ou conserver son souffle pour prononcer un discours :-D
    J'aime bien de genre de pragmatisme-là chez Aristote, sur l'éducation des enfants, mais je trouve que la vision de Montessori l'achève admirablement en lui donnant une vision humaniste un peu trop en filigrane chez les Aristotéliciens, du moins, à mon goût.

  • J'ai eu occasion de parcourir en diagonal ce texte, c'est en effet intéressant. Par ailleurs, Montessori a donné vie à une vrai "école" pédagogique qui fut un temps très suivie en Italie.

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