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lundi, 11 mai 2009

Traître ADN

Le JDD d'hier titre sur les secrets de famille et l'ADN. En effet, le développement des technologies génétiques permet de déterminer avec une quasi-certitude, désormais, l'origine biologique des enfants. Les Romains, qui étaient un peuple pragmatique, avaient contourné la difficulté d'établir le lien biologique en faisant de la reconnaissance de l'enfant un acte religieux et juridique. Peu importait le lien biologique, seule comptait la reconnaissance par le père. D'une certaine manière, on peut dire que le père "faisait" l'enfant. Les adoptions furent d'ailleurs nombreuses. Les Romains n'auraient donc sans doute pas été gênés outre mesure par l'irruption des technologies ADN, tout du moins, cela n'aurait pas perturbé leur lien filial. Ou, en tout cas, moins que nous. En revanche, nul doute que leur mariage s'en fût alors trouvé bouleversé puisque cela remettait en question leur volonté de faire de chaque femme la propriété exclusive d'un seul homme si elle était mariée.

Dans nos sociétés modernes, ce qu'interroge l'ADN, c'est la paternité. La Révolution Française, s'inspirant du droit romain, avait introduit une législation extrêmement avancée en estimant que le père était celui qui reconnaissait et nourrissait l'enfant. En dépit de cette législation, nous demeurons, malgré nous, comme un héritage issu du plus profond des âges, secrètement attaché à la filiation génétique. Il est par exemple fréquent , lors d'une naissance, de croire voir dans le visage d'un bébé les traits d'un aïeul, comme si le lien biologique se sur-imprimait sur la face de l'enfant.

En réalité, l'héritage d'un enfant est plus complexe que l'on ne le pense, y compris quand il se pare d'apparences biologiques. Ainsi, dans un certain nombre de cas d'adoption, des observateurs ont été surpris d'identifier des similitudes de traits, de tempérament ou même d'expression avec des grand-parents ou ancêtres de la famille d'adoption. C'est que la famille, et donc les parents en premier lieu, transmettent sans le savoir ni le vouloir une large part de leur inconscient collectif. Il y a des strates dans cet inconscient : les plus profondes sont partagées par l'humanité toute entière, les plus proches par le réseau familial et culturel. Ainsi, les parents transmettent inconsciemment ce qu'ils ont reçu inconsciemment, et notamment des mimiques, des expressions faciales et des réactions. Qui sait, même, si cette transmission n'a pas des incidences biologiques. Je m'avance, je dois le reconnaître, mais les phénomènes de somatisation sont complexes et méritent un examen attentif, particulièrement dans ce domaine. En ce sens, le bébé ferait bien mieux que le caméléon. Le caméléon modifie sa coloration pour échapper au regard d'autrui, le bébé, lui, assimile purement et simplement les caractéristiques de son hôte, se modifiant définitivement lui-même, jusqu'à un certain degré, tout du moins.

Je crois que nos sociétés modernes ne doivent pas seulement opérer un retournement sémantique sur la notion de paternité (ou même maternité) mais sur les mécanismes de l'héritage. Car, au fond, n'est-il pas légitime de vouloir se retrouver dans son enfant (sans pour autant le réduire en Narcisse à un simple miroir ni substituer sa volonté à la sienne) ? Et nier l'héritage au nom du droit et de l'amour dû à tout enfant ne risque-t-il pas d'être un fardeau trop lourd à porter pour le père ordinaire ?

Ce qui bouscule et déboussole les pères, me semble-t-il, c'est la crainte de ne pas retrouver l'héritage dans l'enfant. Comme cet héritage est garanti, à leurs yeux, par le lien biologique, la rupture de ce lien génère un malaise. Que l'on admette que ce n'est pas le lien biologique mais l'héritage psychologique, inconscient qui assure la réalité de la transmission, et on pourrait alors remettre de l'ordre dans un malaise persistant.