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jeudi, 20 mai 2010

Et Romulus inventa le clientélisme...

Le croirez-vous ? D'après Denys d'Halicarnasse, ce serait Romulus en personne, le fondateur historique de la cité de Rome, qui aurait institutionnalisé le clientélisme politique.

Pour les patrons et les clients il était impie et illégal de s'accuser dans les procès ou de témoigner ou de donner leurs voix les uns contre les autres ou de se ranger au nombre des ennemis de l’autre; et celui qui était convaincu d’avoir accompli une de ces choses était coupable du trahison en vertu de la loi sanctionnée par Romulus, et pouvait légalement être mis à la mort par n'importe quel homme qui le souhaitait en tant que victime consacrée à Jupiter des régions infernales.

Et c'était un grand titre de gloire pour les hommes de familles illustres d’avoir le plus de clients possible et de conserver non seulement la succession des patronages héréditaires mais aussi par leur propre mérite d’en acquérir d'autres. Et c’était incroyable de voir l’émulation entre patrons et clients, car des deux côtés on essayait de ne pas être surpassé en bontépar l'autre, les clients estimant qu'ils devraient fournir tous les services possible à leurs patrons et les patrons souhaitant de leur côté de n’occasionner aucun ennui à leurs clients et n'acceptant aucun cadeau d'argent.

En dehors de Denys d'Halicarnasse, je ne connais pas beaucoup d'historiens ou écrivains qui ont théorisé ce fléau avec autant d'allant et de bonne humeur. Soyons justes : à l'époque (8ème siècle avant Jésus-Christ) cela représente un certain progrès puisque cela garantit des avantages réciproques entre patrons et clients.

Dans nos sociétés modernes, c'est un authentique facteur de blocage, d'autant qu'il ne se limite pas à la sphère politique. Philippe Sanmarco, sorte d'électron libre de la gauche marseillaise (à vrai dire, je ne sais plus trop où il en est puisqu'il me semblait qu'il avait adhéré à Gauche Moderne) proposait une réflexion atypique et intéressante sur le sujet, en 2003, lors d'un séminaire organisé par l'Université d'Aix-Marseille.

Tout d'abord, le clientélisme n'est pas exclusivement politique :

Car les phénomènes de clientélisme ne sont pas tous liés à la politique. Il y a d‘autres secteurs d‘activités qui connaissent des processus du même type. Je veux parler des grands secteurs d‘activités économiques et sociaux où il y a des processus non transparents, où il y a des processus de réseaux, d‘allégeance. Essayez d‘avoir une carte de docker sur le port de Marseille, essayez de passer un concours à la sécurité sociale ou d‘être embauché aux Assedic si vos parents n‘y sont pas déjà salariés, essayez de rentrer comme brancardier à l‘Assistance Publique de Marseille. Comment rentre-t-on dans les grandes entreprises autour de l‘étang de Berre ? Essayez simplement d‘avoir un emploi pour l‘été à la Poste ou à France Télécom… Il y aurait de belles études à faire dans ces domaines.

Fondamentalement, ce qui distingue le clientélisme politique, comme l'a bien senti Philippe Sanmarco, c'est la notion d'allégeance : allégeance non à des idées, mais à un homme. Denys d'Halicarnasse ne définit pas autrement ce clientélisme-là, l'étendant même à une famille, puisqu'il évoque une transmission de témoins de génération en génération.

Il ne faudrait pas, néanmoins, se tromper de combat : le clientélisme a une signification, au sens où les liens qu'un élu tisse avec ses administrés mettent aussi en évidence un besoin, une demande. Or, le contact avec le peuple, c'est la base même de la démocratie. Le Parlement européen qui est certainement l'une des institutions les plus "propres" au monde, en dépit de la transparence de ces processus offre une image si lisse, si dénuée d'aspérités et de rugosités, si éloignée, que les peuples peinent à s'y attacher.

Le clientélisme s'observe à tous les étages de la société politique, mais il s'exerce de manière invisible, souvent faiblement médiatisée, particulièrement à l'échelon local. Paradoxalement, la décentralisation qui offre aux collectivités locales des pouvoirs toujours plus importants s'avère un véritable appel d'air pour cette pratique politique. L'offre d'échange d'intérêts s'est donc trouvée démultipliée. Quand Rome a grossi, que ses institutions ont crû en quantité, ce phénomène s'est aussi amplifiée, avec in fine, l'émergence d'ambitieux dont la soif de gloire et de pouvoir n'a plus connu de limites.

La fragilisation des populations, l'omni-présence de la sphère publique dans l'économie locale, le mode de scrutin, entre autres favorisent les dérives de toute sorte. Comme l'observe Philippe Sanmarco, les élections cantonales, souvent découplées des grands enjeux politiques nationaux, avec un renouvellement par moitié, dont le territoire électoral a une dimension humaine, sont donc propices à la relation clientéliste.

Le fonctionnement du parti politique est au coeur de ce système : les collectivités locales embauchent massivement les cadres du parti (pas besoin d'aller très loin pour vérifier la véracité de ces assertions) et on constate des collusions d'intérêt parfois inadmissibles, quand l'adhésion au parti se triple d'une fonction dans les instances locales et d'une fonction dans une entreprise privée touchée directement par les décisions des instances locales concernées.

On a beaucoup glosé, çà et là, dans la presse ou ailleurs sur les démissions de cadres au MoDem ; mais la réalité est souvent crue et sans fard. Le MoDem n'avait rien à offrir dans les collectivités locales : pas de missions, pas de commissions qui occupassent les troupes. Un certain nombre de départ peut aussi se comprendre à cette aune : le MoDem n'avait pas les moyens, et sans doute pas la volonté, de jouer le jeu du clientélisme.

Au final, il ne me paraît pas pour autant aisé de faire le procès du clientélisme : qu'est-ce qui sépare une décision clientéliste d'une décision politique ? La frontière est très facilement ténue. Il me semble que c'est surtout l'ignorance des processus, l'absence de transparence, l'éloignement des centres de décision et l'empilement des structures qui favorisent l'opacité nécessaire à l'émergence d'un clientélisme des plus néfastes.

On se heurte toutefois à plusieurs obstacles frontaux en voulant lutter contre le clientélisme : rien n'indique que sa disparition assurera un mieux-vivre aux citoyens, et ces derniers n'y portent qu'un intérêt très limité, tant cette question semble toucher assez peu leur quotidien, au moins à leurs yeux. On est assez loin du clientélisme de Romulus qui voulait mesurer à la somme de vertu et non de fortune la bonne santé de son réseau, car, là encore, qu'est-ce qui distingue le clientélisme d'un réseau ? un réseau d'intérêts réciproques, finalement. Le clientélisme se distingue peut-être en ce qu'il lèse d'autres intérêts, mais cela demeure à étudier.

Commentaires

De bonnes questions, l'Hérétique.
Le clientélisme en politique est révélé par la sémantique qui fleure bon l'ancien régime.
Il est en effet bien pratique d'évoquer les "fiefs électoraux" dont les élus sont qualifiés de "barons".
Pour obtenir les bonnes grâces voire des avantages de l'élu, l'électeur, c'est un tropisme humain, a tendance à passer facilement (et/ou sans y prendre gare) du statut de citoyen au rang de féal et de vassal.

Tu écris : "le contact avec le peuple, c'est la base même de la démocratie" bien évidemment, je suis d'accord. Mais il convient de ne pas négliger le fait que dans la tête des élus et dans celle des citoyens, il est malaisé de faire le distinguo entre une situation où l'élu exerce son mandat au profit de l'intérêt général et celle de l'élu mettant son mandat au service d'intérêts particuliers. Dans ce second cas, c'est une situation qui aboutit de fait au mandat impératif qui est prohibé par nos textes.

Écrit par : Thierry P. | jeudi, 20 mai 2010

Salut Thierry

Le problème, c'est que la limite est toujours ambigüe et floue...

Écrit par : l'hérétique | vendredi, 21 mai 2010

@ L'hérétique,

Magnifique leçon de sciences politiques ! Sinon, pas tout à fait d'accord avec Thierry P. Le clientélisme romain n'a rien à voir avec le système des prébendes, des fiefs et des fidélités sous l'Ancien Régime. Il y a une différence de taille entre la sportule d'un client de Néron et les réseaux de solidarité d'un Colbert. Il y a tout de même une gouffre entre un quignon de pain grignoté sur le forum romain et un gros sac de livres tournois distribué par un grand seigneur francilien ! Les différences de civilisation accentuent les effets de puissance. Monétarisation de l'économie diront certains. Les fidélités romaines sont plutôt de caractère juridique; les fidélités nobiliaires et roturières sont plutôt d'ordre pécuniaire, avec souvent un substrat catholique prononcé.

Écrit par : Jourdan | vendredi, 21 mai 2010

Bonjour Jourdan

Le lien avec l'Ancien régime n'est pas évident. En revanche, «les familles», «les parrains» sont les descendants directs des paterfamilias, des familiae et des gentes...
Attention : c'est Denys d'Halicarnasse qui écrit, un admirateur des Romains, et, bien évidemment, de Romulus.
Par ailleurs, le système de solidarité qui prévalait aux débuts de la royauté a pu assez vite dégénérer aux heures de gloire de la République.

Écrit par : l'hérétique | vendredi, 21 mai 2010

@ Jourdan
Remarque pertinente, j'ajouterais que le clientélisme romain serait assimilable au servage médiéval (racine de clientèle => "cliere" = "obéir").

@ L'Hérétique
La "gens" où prévalait la notion de lien familial au sens large est différente par nature de la clientèle.

La notion moderne de "clientèle" serait un mélange à la frontière des deux conceptions anciennes :
- celle du client qui obéit et suit l'élu (en échange de ce qu'il a reçu ou espère recevoir en retour)
et,
- celle de celui qui fait montre de sa fidélité (partisane et/ou (dé)intéressée) dans un sens "clanique".

Écrit par : Thierry P. | vendredi, 21 mai 2010

Les commentaires sont fermés.