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mercredi, 15 novembre 2006

Portrait de François Bayrou

La chronique de Nicolas Domenach (20/10 sur I-Télé)

C'est mieux encore qu'une percée, c'est une trouée large comme un sourire à deux chiffres. Plus de 12 % des voix pour François Bayrou selon la dernière enquête IFOP-Paris-Match. La dernière fois qu'un centriste avait atteint des scores aussi avenants, c'était il y a plus de quarante ans avec Jean Lecanuet, surnommé « dents blanches » car il souriait « Gibbs ». Ce « kennedillon » comme on l'appelait aussi, avait réussi à contribuer à mettre le général de Gaulle lui-même en ballottage lors de l'élection présidentielle de 1965. Depuis les 15 % qu'il avait récolté, les démocrates chrétiens n'ont cessé de grimacer, une main sur le cœur, l'autre sur le portefeuille ministériel, c'est ce qu'ils appelaient être crucifiés entre leurs convictions humanistes plutôt de gauche et leurs électeurs comme leurs alliances tout à fait à droite. Alors, maintenant que François Bayrou escalade les cotes de popularité avec le vent dans le dos, ses amis sourient largement, mais pas lui qui a tellement dénoncé les artifices trompeurs du système sondagier mais qui, surtout, vise mieux et plus haut. Le patron de l'UDF ne veut pas d'une petite place au banquet des importants, il ambitionne de renverser la table.

François Bayrou est devenu « François Bayrouge », un révolutionnaire du centre. C'est quoi, cet animal politique apparemment aussi incongru qu'un cheval volant ou un caniche de combat ? C'est un rebelle convenable mais déterminé. Un révolté qui dit et écrit comme dans son dernier livre, Au nom du tiers état, que la situation est comparable à celle de l'avant 1789, quand la noblesse de cour avait confisqué le pouvoir et la parole. « Aujourd'hui, enrage Bayrou, la collusion des puissances financières, médiatiques et politiques a supprimé tous les contre-pouvoirs, toutes les possibilités d'expression populaires ». Et la révolte gronde, dont ce réfractaire lettré veut se faire le héraut, ce qui lui a valu d'abord de se faire lapider de lazzis. Il est vrai qu'on s'est moqué depuis toujours de ce fils de paysans béarnais. On s'est gaussé de ses bégaiements d'enfants qui semblaient faire trébucher sa pensé. On a ricané de ses illusions d'adolescent qui partageait l'utopie non violente de Lanza del Vasto. On s'est ri de son rêve d'une troisième force centriste, rêve qui faillit tourner au cauchemar lors de la dernière présidentielle. Sa candidature en 2002 faillit en effet se terminer en naufrage. Souvenez-vous lorsqu'il est resté scotché en rase campagne présidentielle avec 3% des voix et son bus au colza en panne. Chirac et l'UMP lui avaient volé son programme, l'Europe, la décentralisation, et les chiraquiens subornaient systématiquement ses soutiens, selon la recette de Georges Pompidou : « Un centriste ça se retourne dans la farine et ça se fait frire ». Bayrou ne s'est pas fait rouler, a refusé les postes et les prébendes, balancé une taloche à un sauvageon qui lui faisait les poches et il a fini à un peu moins de 7 % des voix. Sauvé !

Et plus déterminé que jamais. Bayrou est revenu de l'enfer. Il ne craint plus rien ni personne. Surtout pas les puissants, devant qui son père, Calixte Bayrou, jamais n'enlevait son béret. Alors, ce rescapé a creusé son sillon et tiré son parti vers l'autonomie. L'UDF a voté contre le budget, l'UDF a voté la censure, en dépit des états d'âme d'une partie des élus qui ont mal à leurs alliances avec l'UMP. Mais ces sondages positifs vont les obliger à se taire, à suivre le chef. De toute façon, cela faisait plusieurs semaines que le climat avait changé autour de Bayrou. On ne le regardait plus avec commisération, comme un farfelu, un adolescent politique attardé. Le pèquenot était devenu funky. Son côté Astérix, le teigneux qui combat les légions du système rencontrait un écho croissant sur la Toile, où les internautes soutenaient ses insurrections. Quand on marchait avec lui dans la rue, il était sans cesse abordé par des passants qui l'encourageaient à poursuivre son combat, tous se disant exaspérés par le vacarme en stéréo « Ségo-Sarko, Sarko-Ségo ». Les uns se disant déçus de la gauche, les autres s'avouant dépités de la droite, voire effrayés par le sarkozysme. C'est ainsi qu'on sent qu'un mouvement prend, dans les regards et les mots qui annoncent la percée dans les sondages, percée qui entraînera davantage de considération de la part du monde médiatico-politique. Ça ne fait pas une victoire, Jean-Pierre Chevènement en sait quelque chose qui s'était écroulé après avoir réussi une trouée, mais ça fait une dynamique que Bayrou devra concrétiser, incarner, sublimer, avec un projet ainsi qu'avec des gestes symboliques. Beaucoup en doutent encore mais ils ne devraient pas oublier cet avertissement de Mitterrand : « Il faut prendre au sérieux un homme qui a réussi à vaincre son bégaiement pour parler avec l'Histoire » !